On s’en doutait, la franchise Pirates des Caraïbes passe le cap supérieur avec ce second opus. Libéré des contraintes de récit du premier épisode, Gore Verbinski allège la sauce pour se laisser aller à une rêverie flibustière qui, si elle ne dépasse pas le statut de bonne grosse attraction, délaisse au moins le travail de mise en place pour trouver une vitesse de croisière plus emballante. Entendez : moins de bavardages au profit d’un surplus de mouvement et d’action. La malédiction qui frappe cette fois le capitaine Jack Sparrow, lumineuse crapule des tropiques, l’entraîne sur une onde azurée où se multiplient les apparitions fantastiques : île défendue dents et ongles par des collectionneurs d’os humains, marais vaudous, grasses échoppes, pirates mutants et navires voguant sur des flots peuplés de monstres hideux.

Ouvert à ce mouvement de dépense permanent, le film en perd souvent son anglais, réduisant le récit à une guirlande de morceaux de bravoure réjouissants, notamment lors des apparitions du « Kraken », pieuvre fabuleuse qui montre le bout de ses tentacules géantes à la moindre occasion. Facile néanmoins de louer tant de beautés foraines quand l’essentiel du programme demeure simple catalogage. Dans ce registre, le film accomplit sa mission d’autant plus fidèlement qu’il n’est que l’adaptation de l’attraction Disney qu’il promeut. C’est à double tranchant : la partie est gagnée d’avance, ce qui n’est déjà pas si mal si l’on songe à la désuétude et à la ringardise « dernière séance » du film de pirates, et le compte (mystère, exotisme, action, SFX) plutôt bon ; d’un autre côté, le statut de Gore Verbinski, un temps espoir de l’industrie hollywoodienne, s’en trouve brutalement affaibli, le cinéaste démontrant ici toutes ses limites de faiseur de qualité supérieure.

Le souffle artificiel de l’ensemble ne serait rien s’il n’était constamment calcifié par la rigidité poseuse de la mise en scène. Alors que le film ne se voudrait que mouvement, chaque plan du cinéaste témoigne d’une volonté de bien faire inerte et sans panache, emblématisée par la fantaisie atrocement fausse de la séquence de la poursuite burlesque sur la grande roue. Tant de dévouement suffit à assurer l’essentiel, comme on dirait du jeu mécanique et néanmoins efficace de Johnny Depp, mais n’empêche pas d’imaginer ce que serait un tel film réalisé par un vrai cinéaste. Pour s’en convaincre, une seule scène de Waterworld, dans le même registre de la fantaisie océanique, vaut tous les plans de Verbinski.

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