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3
sur 5

Public enthousiaste, engouement unanime de la critique, un prix au Festival de Cannes et même, cerise sur le gâteau, un Oscar, il n’a pas dû être évident pour Pedro Almodóvar de retomber sur terre après le succès phénoménal de Tout sur ma mère. Heureusement, l’homme ne s’est pas laissé griser par l’air des sommets, il eut pourtant été facile de surenchérir dans le lacrymal, histoire de faire pleurer de nouveau la terre entière. Mais le cinéaste n’a pas choisi le confort, il a préféré remettre les choses à plat ; par bien des points son quatorzième long métrage se démarque du précédent. A la place du mélodrame flamboyant, du casting all-star et avant tout féminin de Tout sur ma mère se trouve une distribution resserrée, composée de quasi inconnus (tout du moins dans la filmographie d’Almodóvar) et toujours un mélo, certes, mais qui, cette fois, joue la carte de la discrétion.

S’inspirant d’une série de faits divers, Parle avec elle s’articule autour de deux femmes dans le coma, Lydia (Rosario Flores) et Alicia (Leonor Watling) ou plutôt autour des deux hommes qui s’occupent d’elles, Marco (Darío Grandinetti, très impressionnant) et Benigno (Javier Cámara). C’est en rendant visite à Lydia, son amie torero victime d’un accident dans l’arène, que Marco fait la connaissance de Benigno, l’infirmier dévoué qui prend soin depuis des années d’Alicia. Entre ces deux hommes très différents va naître une étrange amitié.

Deux corps inertes, un homme désemparé, un garde-malade borderline, la machine narrative peut se mettre en branle. Jamais film d’Almodóvar n’aura été si complexe. Dans cette réflexion sur la solitude, la pulsion morbide, il n’hésite pas à enchaîner flash-back sur flash-back, entremêler diverses histoires. Il va même jusqu’à insérer un film dans le film (7 petites minutes très réussies qui pastichent le cinéma muet et où se rejoignent L’Homme qui rétrécit de Jack Arnold et la nouvelle de Bukowski Le Petit ramoneur). Parle avec elle est pourtant limpide ; en cinéaste confirmé et virtuose Almodóvar a parfaitement huilé sa mécanique. Un peu trop même. A force de professionnalisme, le film est devenu un objet désincarné, atrophié. A force de se retenir, de ne surtout pas vouloir tomber dans les excès de l’oeuvre précédente, Parle avec elle souffre d’un manque de spontanéité. Résultat, on reste à l’extérieur de cette histoire où il est pourtant question d’amour absolu, d’amour à mort. La démarche d’Almodóvar est plus qu’honorable mais en s’autocensurant il est devenu un cinéaste froid et raide, à mille lieues des débordements étincelants de ses précédents films.