On se croirait dans Des Chiffres et des lettres : six lettres, pas mieux, o-c-é-a-n-s. Un titre global, d’immensités et d’abysses, qui en dit long sur l’ambition du projet : montrer les choses en grand. La paire de Jacques – Perrin et Clouzaud – neuf ans après le triomphe planant de leur Peuple migrateur, nous entraînent la tête sous l’eau, à la découverte des splendeurs de la faune océanique. Un projet colossal, pharaonique, qui s’impose d’abord par ses chiffres : 4 ans et 54 lieux de tournage, une équipe de 400 personnes, 480 h de rushes, un budget de plus de 50 millions d’euros. Mais aussi par un arsenal de nouvelles technologies insensées, pour filmer au cœur de l’action animale : ici Birdyfly, un hélicoptère électrique télécommandé, là Thetys, une caméra gyrostabilisée et installée au bout d’un bras de grue captant une image stable même sur un zodiac à fond les vagues. A ce prix, les fous du Cap en chasse piquée ou les dauphins bondissants sont saisis au vol.

Le parti pris du film se veut radical : laisser dire les images. Qu’elles forment un ballet sur fond bleu, un nuancier en mouvement. Une prise sur le vif captée de si près qu’elle nous rende thon parmi les thons, otarie au milieu des otaries. Avec une préférence pour les moments anthropomorphiques et tire-larmes – la maman morse qui joue avec son bébé, la souffrance du requin sans aileron – car ce sont eux qui embarqueront le grand public. Vers quoi ? Jacques Perrin répond : « Commençons par être étonné, aimer ce monde mystérieux, pour avoir ensuite envie de le protéger et se mobiliser. » Il s’agit donc de secouer les consciences écolos, moins par un système de preuves et d’accusations (comme dans Le Cauchemar de Darwin), que par l’émerveillement. Il serait très pisse-froid de reprocher quelque chose aux images. Les plans sont une suite de tableaux en mouvement, passant du bleu monochrome façon Klein au meilleur des artistes expressionnistes abstraits. Mark Rothko aurait aimé les aplats que forment les méduses dorées, et Barnett Newman aurait retrouvé grâce aux poissons rasoir la coupe sagittale de certaines de ses toiles. Il y a des moments drôles – comme la boxe à pinces nues du crabe vert contre le bernard l’hermite – zarbis (entre le poisson-pierre et le mérou-patate, on n’avait pas vu pareilles gueules de seconds rôles depuis Dominique Pinon), ou même épique : la guerre filmée entre deux armées de crabes-araignée rappelle les délires de 300 de Zack Snyder.

Problème : le film, de peur de mal choisir ses appuis, oscille entre l’opéra sauvage et le docu drama écolo. Quand Perrin et Cluzaud laissent parler les images et se taisent, on les sent flippés à l’idée que l’ennui s’installe. Donc ils tassent, empilent, compilent, bourrent leur film comme s’il s’agissait d’une pipe, un plan exceptionnel chassant l’autre. L’effet de sidération ou d’éblouissement est cherché à tout prix, comme dans ces films de Géode ou d’aquarium illustrés par du Peter Gabriel dilué. Mais le pire est ailleurs. Dans ces moments de conscience verte, lorsqu’un commentaire off titille notre corde écolo, et nous rappelle à nous salopards modernes, « Que tout ça risque bientôt de ne plus être qu’un paradis perdu ». Adieu veaux de mer, cachalots, manchots… Comme si nous vivions le futur de Soleil vert, à regarder quasi déjà des images d’un autrefois heureux. On ne critique ici bien sûr pas le fond, mais la forme : les bribes de textes naïfs, « pour tous publics de 7 à 77 ans », mais surtout les plans de Jacques Perrin, à la fois casque blanc par les cheveux et casque bleu face à la mer, expliquant à un petit nenfant qu’on ne rigole pas avec « ça » et qu’un « rêve d’harmonie est toujours possible ». Stade ultime de l’horreur gnagnan où ne manque plus qu’un air de « Prendre un enfant par la main » d’Yves Duteil. Dommage que le film se veuille prophétique, agitateur de conscience humide et bouteille à la mer. Car il avait les moyens d’être simplement un très beau film-laboratoire.

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