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sur 5

Un gang de vampirettes saphiques qui dorment le jour dans un hôtel de luxe et font au crépuscule le tour des boîtes berlinoises. Quelques voitures tout droit tirées de Need for speed qui font crisser l’asphalte des parkings et s’engouffrent à tombeaux ouverts dans des tunnels vides – quelqu’un a dû sélectionner l’option « circulation faible » avant de démarrer la partie. Un soir une sauvageonne se fait mordre par la grande prêtresse du trio : elle résiste et devient une vampirette. Pour fêter ça on l’emmène faire les magasins, de nuit bien sûr, et avec la complicité des vigils. Bienvenue dans le monde en toc de Nous sommes la nuit. Le modèle pillé par Dennis Gansel pour son nouveau chef-d’oeuvre (après l’horrible La Vague) n’a pas plus à voir avec la bonne simulation automobile qu’avec le diable de Stoker. Il faut plutôt aller chercher du côté de Sex and the city où le film puise une leçon féministe dont il se félicite dès la bande-annonce, mais aussi, et c’est moins évident, du côté de la récente adaptation de Millenium : l’actrice principale de Nous sommes la nuit (Karoline Herfurth aperçue dans Le Liseur) est exactement la même femme-enfant des bas-fonds farouche, musclée et brisée par la vie que dans la version ciné du best-seller de Stieg Larsson. Les petits esprits se rencontrent aussi, autour des idées de casting qui s’entrechoquent dans leurs cervelles tapissées de clichés.

Il est difficile d’être absolument inintéressant avec un thème aussi riche que le vampire, et malgré tous ses efforts il faut avouer que Nous sommes la nuit n’y arrive pas tout à fait. Certes on y parle un effroyable anglais standardisé en plein coeur de Berlin, certes la mise en scène consiste à rendre l’action la moins lisible possible, mais il y a une scène, une seule, où il se passe quelque chose, une scène qui mord vraiment. La cheftaine des vampirettes demande à la newbie ce dont elle rêve, celle-ci répond qu’elle aimerait bien une petite séance de bronzage à la piscine. Impossible, répond l’autre, évidemment. Puis, magie du cinéma : les quatre héroïnes trouvent une piscine intérieure et se font croire qu’un projecteur serait le soleil. La newbie refuse de dévorer tout cru les gardiens de nuit, et tout le drame de sa nouvelle vie existe pour la première fois dans son regard enfin filmé de face et pour ce qu’il est. Pour vivre une vie où tout est permis, où on conduit des belles voitures et où le désir ne rencontre jamais aucun obstacle, il faut payer un prix sanglant. Et l’humaine qu’elle était au début du film ne peut pas s’y résoudre. Parce que les humains ont un désir mystérieusement configuré, qui se nourrit de la frustration au lieu de l’abolir. Le film s’empresse bien sûr d’étouffer l’inquiétude de son héroïne et de retourner à sa trame aussi vulgaire qu’une balade en jet-ski. Mais pour un instant le voile a été levé sur la tristesse profonde de la vie des pétasses friquées. C’est déjà ça.

Comme disait Platon, Eros est fils de la pauvreté et de l’invention, et on a en effet rarement vu aussi peu de désir que dans ce film de fantasmes luxueux passés au milkshake : les corps y sont aussi fake que dans Agence Acapulco, les visages aussi froids que sur les panneaux publicitaires de nos grandes villes du nord. Et pourtant on se prend à rêver que cette scène éclairée par un soleil de pacotille ait été étendue, développée, prise au sérieux, et que sa charge radioactive ait fini par contaminer tout le film, pour que nos vampirettes en talons hauts cessent de croire qu’elles sont la nuit et découvrent leur identité véritable : un certain néant contemporain, où les cinéastes sont aveugles, uniformes et interchangeables, et où leurs rêves sont faits de la même matière que les saucisses gonflables des piscines intérieures. D’une sorte de plastique.