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5
sur 5

Derrière l’événement que constitue tout nouveau Godard, s’en remettre à la simplicité d’un tel film : un voyage du cinéaste à Sarajevo à l’occasion des Rencontres européennes du Livre, et la pluie de questions soulevées par l’empreinte indélébile des lieux. Coupant avec le courant des années 90, porté à son point d’incandescence avec les Histoire(s) du cinéma, Notre musique recouvre une veine plus narrative et plus épurée, où le « rubik’s cube » saturé d’images / sons / textes laisse soudainement place à un champ tout vierge : arrivée à Sarajevo filmée comme un reportage souvenir, rencontre de personnes plus ou moins familières, suivi pas à pas d’une jeune journaliste israélienne bouleversée par la cité désolée. Juste avant, un prélude infernal aura suffi à mettre l’ambiance : une succession d’images de guerre muettes, à l’implacable et froide barbarie.

Notre musique est un Godard grave, sans la moindre ironie, refusant les effets de sidération au profit d’une avancée tranquille dans les ténèbres. On trouve évidemment ici encore, au détour d’un cadre anodin ou d’un froissement de plans, ces surgissements de beauté pure qui embrasent brutalement le film et témoignent de la santé absolument intacte du cinéaste. Mais place est faite avant tout à la neutralité des déambulations, découverte des ruines ou pauses à peine commentées, laissant peu à peu le regard face à un immense gouffre. Le retrait du cinéaste, tout entier contenu dans le personnage de la jeune journaliste, sorte de touriste effarée, permet au film de trouver une respiration singulière, à mi-chemin entre l’enregistrement documentaire et l’essai philosophique en creux. Son sujet même, la parole et la poésie comme ultimes recours face à la béance du politique, tient presque lieu d’écran de fumée : seul importe ici ce sentiment de solitude absolue qui baigne la ville, outre-monde vampirique et neigeux : marchés fantômes, anonymes rues nocturnes, salons guindés et cathédrales dévastées, aéroport noyé dans la brume.

Les trois parties du film, royaume 1 (enfer), royaume 2 (purgatoire), royaume 3 (paradis) représentent une sorte de continuité idéale (passé / présent / futur) menacée de se dissoudre à chaque instant. Le présent pur où s’ancre le film (la seconde partie, la plus longue) est tiraillée entre ces deux pôles qui l’aimantent : désastre du passé (l’enfer des images de guerre) ou fuite vers un idéal très concret (le petit paradis en sous-bois de la dernière partie, où des marines côtoient des artistes apaisés). Hormis cette trace d’organisation, juste un constat à la sublime transparence, mêlant tous les maux et toutes les larmes (shoah, Bosnie, Palestine) en une ode inquiète à la reconstruction par les mots. Ainsi de ces pierres du désastre ressorties de l’eau où elles étaient tombées, sous le pont de Mostar, et qu’une poignée d’historiens ou d’habitants numérotent et réorganisent en un vaste labyrinthe à ciel ouvert : premières notes encore un peu absurdes d’une musique à venir, premiers pas vers la reconstruction d’une Babel d’après la chute.