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Fort de l’aura qui l’entoure depuis son passage remarqué au Festival de Cannes (prix « Un Certain regard »), Nos meilleures années n’est pourtant rien de plus que le plus long film à sortir en salles cette année : deux parties de trois heures chacune, soit 6 heures, soit encore une expérience que seul le Satantango de Béla Tarr, avec ses 7 heures, avait osé franchir. Oui mais voilà : nulle expérience de cinéma ici, mais simplement la sortie en grandes pompes d’un téléfilm RAI qu’absolument rien, sinon un certain zèle, ne différencie d’une saga estivale type Château des oliviers.

Deux frères sont suivis pas à pas des années 60 (« leurs plus belles années », donc) à nos jours. Lentement, le destin de chacun prend des chemins de traverse différents, pris dans les soubresauts d’une histoire chaotique et vivace -celle de la nation italienne de l’après-68. Inondations de Florence, épopée sauvage des Brigades Rouges, victoire de la Squadra Azurra à la Coupe du monde 82, lutte contre la mafia en Sicile : tout y passe dans un grand ronronnement d’académisme obséquieux, entre volonté d’amplitude historique et tentation d’intimisme mélodramatique (le principe du « souvenons-nous, nous y étions »).

La pauvreté esthétique de l’ensemble, l’enchaînement des scènes comme une succession de fréquences de cardiogramme (petits moments de bonheur -drame- flottement mièvre -nouvelle catastrophe) sont si systématiques qu’on a très vite l’impression que le réalisateur, une fois le film lancé, n’est plus aux commandes de sa mise en scène. Malgré une réussite par éclats, lors de séquences ne reposant que sur leur contenu dramaturgique (mort ou disparition, effets de manche mélodramatiques), Nos meilleures années tient plus du cinéma de papa le plus désuet que de ses prestigieux modèles convoqués à tours de bras (Rocco et ses frères ou Stromboli, cités sans rire par Giordana dans le dossier de presse).

Un produit démagogique lisse et frelaté, donc, d’où ressort surtout un oubli historique en forme d’acte manqué : l’histoire italienne des 30 dernières années se résume aussi -et surtout- au lent engloutissement d’une formidable cinématographie par la télévision privée. De cela, comme de l’irrésistible ascension de Silvio Berlusconi, il n’est jamais question ici : nul besoin sans doute d’aborder de tels sujets, Nos meilleures années en est le plus radical des témoignages involontaires.