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sur 5

Le cinéma scandinave, et plus largement nordique, est une enclave esthétique où affluent, sous couvert de particularismes locaux, les plus croupis des paradoxes : comique de l’insipidité et du pathétique (Chansons du deuxième étage, étendard du burlesque crapoteux), coups d’éclat flapis dans l’œuf (l’arnaque monumentale du Dogme, que seuls les cinéastes locaux, exception faite de Jean-Marc Barr, continuent de sucer jusqu’à l’os), goût pour un folklore de la laideur érigé en poésie du désastre (le syndrome de la sous-pochade kaurismäkienne ou du film de famille dégénéré emblématisé par Festen). Noi Albinoi, « petite fantaisie islandaise » qui a tout de la surprise Télérama de l’été, en est le plus croûteux des exemples récents : une fable en forme de grande ratatouille de tout ce que ce cinéma-là a de pire à proposer.

1. Le personnage mutant : ici un albinos maigrichon, cancre à l’école mais petit génie incompris, que deux plans à peine (Noi face à l’arc en ciel du bonheur, jetant des pierres au loin vers l’océan, Noi courant sur la plage en un tremblé arty et décoloré) suffisent à transformer en héros de l’intolérance universelle. Autour de lui, les figures avant-gardistes dansent : un père alcoolique et dément, deux ou trois paysans fourrés à la connerie ambiante, et bien sûr la jeune femme du village un peu autiste dont Noi s’éprend sous l’ire de la communauté locale.

2. Le glamour ascétique et morbide : une façon inégalable de présenter l’académisme indépendant le plus cheap et le plus frelaté comme de l’expérimental dernier cri -poses-Jarmusch sur fond de riffs de guitare lancinants, shoking-métaphores (un baquet de sang de cochon malencontreusement jeté à la face du père et de la grand-mère), regards perdus dans des décors évidés (bars déserts et paysages venteux, neige et pluie), ruptures de rythme délirantes (une avalanche et tout le monde, ou presque, meurt en quelques secondes).

3. La perspective métaphysique incontrôlable : un soir d’anniversaire, la mère de Noi lui offre un appareil photo factice dans lequel se lisent, tel un inaccessible point de fuite, de belles cartes postales de Hawaii. Noi, c’est dit, ne rêvera plus que de soleil doré et d’horizons bleutés. Fable bergmanienne sous anxiolytiques, rêverie aigre-douce (Noi trouve un job : il lui faudra creuser des trous dans un cimetière enneigé ; Noi entraîne un soir sa muse dans une boîte de nuit déserte où s’empilent les carcasses de volatiles empaillés), voici donc le film venu du froid de l’été : une bonne glace au jus de crépuscule, baignant dans son coulis de ronchon réchauffé.