Les films africains sont suffisamment rares sur les écrans pour ne pas être négligés. Surtout quand il s’agit d’un film tchadien, pays ravagé par quarante années de guerre civile. Un beau film, de surcroît, qui revient sur la période ensanglantée de la dictature d’Hissein Habré au cours des années 1980, trauma national dans un pays qui en a malheureusement vu d’autres depuis. Le traitement d’Issa Serge Coelo peut-être vu comme un prequel à Daratt, autre film tchadien réalisé il y a deux ans, récompensé d’un Prix Spécial du Jury à Venise : alors qu’Haroun filmait la rencontre entre un ex-bourreau et le fils d’une de ses victimes des années après la dictature, le cinéaste revient ici au coeur du mal, dans un pari de reconstitution historique suivant le quotidien d’un bourreau partant chaque matin torturer des prisonniers politiques comme on va au bureau. Ironie du sort, même si cette correspondance avec Daratt est involontaire, c’est Youssouf Djaoro, le terrible boulanger d’Haroun, qui interprète ici encore le monstre au travail.

Le film échappe aux écueils du genre « années de plomb » en s’en remettant à une pure question de mise en espace : les allées-venues du tyran tissent un réseau de circulation à travers la capitale tchadienne, sorte de macabre terrain de jeu où il règne en toute quiétude. N’Djamena city passe ainsi du cadre domestique du bourreau polygame aux sinistres prisons souterraines en quelques plans, ajoutant à l’étouffement ambiant en faisant correspondre terreur domestique et terreur politique. Filmées à l’infrarouge, les cellules bondées et sans lumière où croupissent les prisonniers politiques sont comme le point-aveugle du film, une sorte d’outre-espace infernal qui s’inscrit dans l’admirable portrait en mouvement d’une ville fantôme. Ce principe des vases communicants qui régit l’espace du film, dans lequel aucun élément n’échappe à l’irrespirable mécanique de la violence d’Etat, transforme bientôt la fiction en une sorte de thriller topographique captivant (la dernière partie de fuite et d’évasion vers le Cameroun voisin). Il en ressort, malgré quelques fautes de goût (les effets spéciaux rachitiques qui filment l’imaginaire onirique du bourreau), un film calme et lucide, d’une diabolique simplicité.

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