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4
sur 5

Très attendu, Midnight Special nous arrive finalement avec un peu de retard, et légèrement époumoné. Et s’il a le souffle court, ce n’est pas seulement parce qu’il est intégralement fait d’une cavale sans repos, commencée en voiture dans une nuit épaisse pour se conclure en plein jour sous une pluie d’irradiantes visions futuristes. C’est aussi qu’il traîne, plus ou moins malgré lui, un bien lourd fardeau: celui des attentes placées en son auteur, Jeff Nichols, connu jusque-là comme un jeune et très talentueux cinéaste américain, et prié depuis l’annonce de ce quatrième film d’être à la fois le nouveau Steven Spielberg et le nouveau John Carpenter. Un peu partout se lit ce désir malade de voir, en Midnight Special, moins le fruit d’évidentes influences que d’une authentique métempsycose; moins la reprise de thèmes ou de motifs qu’un pur et simple voyage dans le temps, offert à une génération qui rêve encore au fumet de son premier bol de Chocapic. Et il faut admettre que Nichols lui-même ne manque pas d’attiser cette soif régressive, en revêtant son film d’un costume délibérément élimé (littéralement: la moitié du casting porte des blazers ternes apparemment sortis d’un grenier d’accessoiriste des productions Amblin) que rien, sinon un élan de nostalgie partagé avec son public, ne justifiait vraiment. Tout comme rien d’autre n’explique ce nom ostensiblement cousu sur l’uniforme d’un soldat de troisième plan – le soldat, devinez quoi, s’appelle Carpenter.

Midnight Special est ainsi le récit d’une cavale, celle d’un père et de son fils, sur lequel pèse un secret trop grand: par intermittences, l’enfant est pris de convulsions qui le transforment en phare d’apocalypse (ses yeux projettent une aveuglante lumière bleue) et lui valent d’être poursuivi par une étrange secte et bientôt par le FBI. Cette cavale, où les rejoignent un autre homme et la mère de l’enfant, c’est un peu Starman, de l’aveu même de Nichols. C’est un peu E.T., aussi, et Rencontres du troisième type, et c’est par endroits Le Village des damnés. Pour autant, chercher dans Midnight Special les effluves intactes de ces modèles est une ambition intenable, pour Nichols comme pour ses spectateurs. Parce qu’elle revient à y chercher surtout une innocence qui est par définition perdue, innocence de films dont le sérieux se cachait comme un diamant sous la gangue d’un genre qui était alors, à l’inverse d’aujourd’hui, rien moins que noble. Or le sérieux est partout dans Midnight Special, et on pourra trouver qu’il pèse un peu lourd. À qui voudrait y retrouver le frisson de Starman, il manquera l’essentiel: les moments de répit dans la cavale, partagés dans un diner d’autoroute, avec une légèreté d’autant plus précieuse qu’elle habillait d’un voile de pudeur une trame de mélo longtemps tenue secrète – tout comme E.T. s’autorisait d’aériennes bouffonneries avant de s’abîmer dans les larmes. À le considérer depuis ces modèles, Midnight Special est sûrement raté: saturé d’émotion, le film est, à quelques très belles exceptions près, moins émouvant qu’il n’aurait dû l’être. L’émotion, en fait, n’y respire pas: c’est elle qui a le souffle court, à cause du sprint qu’on lui impose.

Et c’est le risque auquel s’exposait Nichols, après trois films magnifiques (les deux premiers surtout, Shotgun Stories et Take Shelter), en voulant payer un tribut aussi explicite à sa cinéphilie. Parce que revenir sur les lieux d’une émotion de spectateur n’est pas revenir sur le lieu des films – ce n’est, précisément, que revenir sur une émotion, pour la livrer sans défense, radicalement déshabillée, à des yeux qu’on espère innocents sans leur en donner les moyens. Si bien que, rapporté à Starman, Midnight Special fait l’effet d’un manteau retourné sur son envers de soie, toutes coutures apparentes. Et donc d’un film très théorique, construit sur un secret dont il fait sa surface, et un trésor dont il fait sa loi. C’est ainsi qu’opérait déjà David Robert Mitchell, il y a un an, en ramenant It follows de territoires voisins. Le film, par ailleurs superbe, ne gardait d’Halloween ou des Griffes de la nuit qu’un substrat poétique, une coulée d’idées brutes sur des personnages sans réelle substance, tout juste vivants, comme sont rudimentaires ceux de Midnight Special que le scénario peint à grands traits allégoriques sans se soucier vraiment de leur donner chair: un père y est un père, une mère une mère, et un enfant l’enfance toute entière.

Mais c’est ainsi qu’il faut voir Midnight Special, si l’on veut y trouver le beau film qu’il est bel et bien, malgré tout: en larguant pour lui les amarres qui le retiennent auprès de ses modèles, pour le voir tel qu’il est, obstinément sérieux, très loin en cela de l’idéal de série B auquel il rêve en vain. Et il faut prêter attention à ce sérieux. Car s’il encombre les voies de l’hommage, il renoue en vérité avec la singularité des films de Nichols. Ce sérieux est la matière dont tous ces films sont faits: un sérieux intense et douloureux, qui est d’abord celui de leurs personnages aux nerfs tendus, chaque fois, par une identique obsession sentimentale. À cet égard, Midnight Special n’est au fond, sinon son remake pur et simple, qu’une variation sur le thème de Take Shelter. Soit : l’amour parental traité comme un délire. De nouveau, un père est rendu fou par l’amour qu’il porte à son enfant et le devoir qu’il se fait de le protéger; de nouveau, le délire est causé par une obscure promesse venue du ciel.

La différence est que si Take Shelter filmait la montée lente et inexorable du délire, Midnight Special y plonge sans préavis: le film n’a pas commencé que Michael Shannon, décidément admirable dans ce registre, a déjà le visage broyé par son tourment de père, et la voix traversée par ce souffle anxieux qui passe entre ses lèvres comme la véritable musique du film. Longtemps, on voit à peine l’enfant, relégué sur la banquette arrière d’une voiture, replié sur son épuisant secret, paradoxalement peu regardé par un père monopolisé par son besoin de veiller sur lui. Cette monstrueuse panique paternelle est le sujet du film, qui calque sur elle son récit haletant et borné, en sorte que l’allégorie est tellement forte (Nichols ne cache pas que l’idée lui est venue d’un douloureux épisode intime) qu’il n’y a, pour ainsi dire, plus d’allégorie. Et qu’il faut regarder Midnight Special avant tout comme une somme de moments très simples et pourtant rares au cinéma, dédiés à l’universel de cette angoisse domestique, angoisse infinie des pères, des mères, que ronge deux fois l’amour fou de leur progéniture: une première par la terreur de ne pouvoir les préserver du monde; une seconde au moment de se résoudre à les y abandonner.

Il faut le regarder pour cette scène magnifique qui voit une mère (Kirsten Dunst, également remarquable) retrouver son fils qu’elle n’a pas vu depuis longtemps, et qu’elle observe tandis qu’il assemble des Lego. La mère, avec des larmes dans la gorge, ne peut détourner son regard, et elle le dit le plus simplement du monde: « I can’t take my eyes off him ». Il faut le regarder pour une scène symétrique qui résume le film mieux que tous les synopsis. L’enfant, que son secret a fait grandir trop vite, dit au père de ne pas s’inquiéter et le père répond: « I’ll always worry about you. It’s the deal ». Ce contrat magnifique et douloureux, qui rend les pères malades d’inquiétude, n’en finit plus de hanter le cinéma américain – c’était le sujet de la première saison de True Detective, comme d’Interstellar.

L’enfant, finalement, disparaîtra sans disparaître vraiment, et sans en dire trop sur ce dénouement, disons tout de même que Nichols y dévoile une idée faussement naïve et vraiment émouvante. L’idée, peut-être, fera ricaner un peu, tant elle est osée. Pourtant cette drôle d’épiphanie était sûrement le meilleur moyen possible de conclure le film, qui raconte l’apprentissage d’un père et l’abandonne ici son contrat rempli, un peu hébété sur le seuil d’une vie nouvelle où l’enfant, parti accomplir son destin, sera à la fois introuvable et présent partout. Elle confirme surtout que, si Jeff Nichols n’est pas plus le nouveau Spielberg que le nouveau Carpenter, il reste l’un des cinéastes américains les plus passionnants de sa génération.

  • Vous et vos amis écrivez bien.

  • Teo Peaks

    Le film que j’aurais tant aimé aimer!

  • Très bon papier et très bonne analyse.