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Doublon Godard chez Arte, dans une belle édition où chaque film est accompagné d’un livret conçu par Alain Bergala compilant analyse et documents (entretiens, textes, critiques d’époque). Masculin féminin et Deux ou trois choses que je sais d’elle : pourquoi ces deux-là ? Parce que ce sont les deux seuls films de Godard produits par Anatole Dauman, parce qu’ils ont été réalisés dans la foulée l’un de l’autre –Made in USA, réalisé à la va-vite pour aider Georges de Beauregard en difficulté depuis l’affaire de La Religieuse, s’était intercalé entre eux. Surtout parce que l’un comme l’autre sont portés par un désir d’enquête, dont l’objet pourrait être énoncé ainsi : qu’est-ce que la ville a fait de la sexualité ?

Contexte : on est au milieu des années 60, à l’époque où naissent les grands ensembles urbains (typiquement : La Courneuve de Deux ou trois choses…), à l’époque de Playtime de Tati et des Choses de Perec. Godard enquête, mieux que Léaud en sondeur de l’Ifop dans Masculin féminin, qui demande à « Mademoiselle 19 ans » si elle pense que le socialisme à de l’avenir. C’est à ce titre qu’il est invité à une émission de télé à la réalisation incroyablement chaotique (micros dans le champ, mise au point aléatoire, cafouillage général du côté de la régie) proposée en bonus de Deux ou trois choses…. On s’y propose de disserter sur le phénomène de la prostitution occasionnelle, qui est au coeur du film et évoqué plus discrètement dans Masculin féminin -également une enquête : la bande-annonce très yéyé en bonus du film (d’ailleurs sous-titré « 15 faits précis ») énonce : « ce film est interdit aux moins de 18 ans, naturellement puisqu’on n’y parle d’eux ». Et Godard, à la télé, face à un prévisionniste du Ministère de l’économie, de professer que les rapports marchands instaurés par l’émergence de la société de consommation sont des rapports de prostitution.

Ce n’est pas un scoop (cf. Marx, Debord, etc.), mais le cinéaste propose deux films-enquêtes sur la question, qui annoncent déjà le JLG des Histoire(s) du cinéma. C’est-à-dire l’archiviste du XXe siècle. Il y a quelque chose de l’imagerie scientifique dans le plan du café de Deux ou trois choses…. C’est que l’écriture du cinéma godardien est aussi un art de la description (justement : Deux ou trois choses… est une lointaine adaptation du Signe de Maupassant). Même à travers la surpuissance du montage et les fulgurances qui traversent, pareilles à des météores, la texture des films. Outre l’éternelle beauté de ses images, outre l’insolence absolue de Masculin féminin et les décisives propositions de Deux ou trois choses…, il y a cela, aussi, à retenir de ces deux films : de Bazin à Godard, du montage interdit aux percussions des raccords enchevêtrés par Godard, c’est la même image du monde, vacillante (les feuilles d’arbres de la scène du garage de Deux ou trois choses…) ou ferme (l’extraordinaire force des gros plans de Masculin féminin), la même image du monde qui persévère à jamais dans son accomplissement via le cinéma.