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sur 5

Alors c’est l’histoire d’un Blanc, d’un Arabe, d’un Juif, d’un Chinois et d’un Noir. À la fin, qui tombe à l’eau ? Personne, évidemment : tout le monde finit sauvé sur la barque du rire oecuménique, cramponné aux bouées du box-office et du cliché fédérateur. Produit par TF1, Mais qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? hérite donc à son tour de ce programme bien connu, consistant pour le gros cinéma français à tapiner sur les trottoirs du JT de 20h pour offrir à leur clientèle commune le réconfort d’une purge fraternelle dans la rigolade, avant de la recracher sur les mêmes trottoirs où, soulagée d’en avoir ri, elle pourra savourer de nouveau le bouillon de sociologie glauque et anxieuse servi à la table de Claire Chazal.

Racistes, les Français ? Cette question, TF1 la prend tellement au sérieux qu’elle la pose deux fois, pendant la séance de Mais qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? Une fois dans le film et une fois, juste avant cela, dans un spot de pub opportunément servi comme apéritif et visant, précisément, à faire la promo du journal télé. Ce réjouissant court métrage porte un titre qui anticipe tout naturellement la morale du film : « Partageons des ondes positives ». Son principe, très simple, est lui aussi raccord avec le film – en apparence du moins. Il consiste en une alternance de cartons récapitulant quelques clichés connus sur les Français (« Les Français font la gueule », « Les Français sont feignants », et, donc : « Les Français sont racistes »), et de micro-saynètes vouées à contredire ces mêmes clichés (un fou rire en accolade par-dessus une plâtrée de blanquette ; une infirmière qui retrousse ses manches ; un couple mixte sous les draps, petons noirs frottés contre petons blancs). Le cas particulier qui fait oublier le cas général, c’est le b.a-ba de tous les manuels d’angélisme. Mais c’est un ressort insuffisant pour la comédie, qui, avant de racheter le cliché, doit commencer par le valider afin qu’il soit possible d’en rire. Dans la récente comédie made in France, les choses se passent généralement en deux temps. D’abord, on rassure tout le monde : les clichés non seulement sont vrais, non seulement ils sont drôles, mais surtout ils sont une part essentielle et donc nécessaire du patrimoine national. Ensuite, dans un finale réconciliateur venu retourner les poncifs comme des crêpes, on vient souffler sur la petite poussière de culpabilité qu’aurait pu soulever l’agitation frénétique des clichés. Intouchables marqua la triomphe de cette formule plat + dessert, en enchaînant avec virtuosité racisme décomplexé et absolution express. Et c’est ici que Mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu surprend (un peu) : parce que l’intégration, au final, n’y est pas gagnée contre le racisme et les clichés, mais au contraire, et en quelque sorte, grâce à eux. Sa morale, ce serait plutôt : « Partageons des ondes négatives ».

Le film fonctionne sur un principe de répétition assez amusant au stade de la bande-annonce : un grand bourgeois de province, notaire pincé au racisme goguenard (Christian Clavier qui, inutile de le préciser, n’a pas besoin de se forcer pour être génial dans ce registre), voit s’effondrer en hécatombe ses espoirs de marier ses filles à de bons Français catholiques. La première épouse un fils d’immigrés algériens, la seconde un Juif séfarade, la troisième un fils d’immigrés chinois, la dernière un fils d’Africains. Contre toute attente, donc, le scénario ne va pas spécialement rééduquer le bourgeois raciste, mais plutôt lui offrir de comprendre que s’il est possible de fraterniser avec les autres, c’est parce qu’ils sont tous aussi racistes que lui – et donc aussi français. En cela, le film, dont l’imaginaire n’est pourtant pas de la première fraîcheur (on y revient), ne fait au fond que renifler le vent qui souffle depuis quelques années sur les plateaux télé, où le Jamel Comedy Club a fini de digérer le legs de Michel Leeb. En trente ans, entre Michel Leeb et Omar Sy, qu’est-ce qui a changé ? Quelque chose d’essentiel, et pourtant tristement accessoire. Ce qui n’a pas changé, c’est le sketch : Omar Sy fait rire la France des années 2010 avec le même personnage que Michel Leeb il y a trente ans, un bon nègre à accent rigolo et gros yeux qui roulent. La nouveauté bien sûr, c’est que l’éternel étranger dont on se moque à travers lui (mais gentiment, hein) est doublement invité au banquet du rire français: à la fois sur scène, et dans le public. Qu’on l’invite à rire du sketch qui faisait se bidonner le Blanc dans son dos trente ans plus tôt ne gêne personne, et surtout pas les hôtes des plateaux télé, détendus à l’extrême par le soulagement de pouvoir rire en toute légitimité et en même temps comblés d’aise à l’idée d’apporter leur modeste chapitre au roman de la mixité nationale.

Dans sa première moitié, catastrophique, Mais qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu s’affaire à reconduire cette formule avec une application qui fait peine à voir. Le film partait pourtant avec une bonne idée, en faisant se marier les trois premières filles en cinq minutes à peine, le temps d’un montage elliptique resserré sur la mine déconfite de Clavier et de Chantal Lauby (qui joue la femme du bourgeois) sur les bancs des mariages. Sauf qu’on comprend très vite que cette bonne idée comique n’était là que pour monter à la hâte le podium d’un sous-Jamel Comedy Club, condamnant chacun des acteurs à débiter sans conviction des vannes désignant en même temps la communauté qu’il est censé représenter, et celles des autres, sujets des vannes. Les répliques sont nulles, tous (sauf Clavier) jouent comme des cochons et ont l’air de s’ennuyer à mourir : cette partie-là est un cauchemar – soit l’ordinaire de la comédie industrielle de chez nous.

Mais le film, en fait, ne commence vraiment qu’un peu plus tard, quand la dernière des filles annonce son mariage à son tour, et que s’invite la famille ivoirienne du prétendant. En se resserrant sur cette intrigue de Devine qui vient dîner franchouillard, le film cesse brutalement de faire semblant d’être moderne, et commence à assumer complètement sa nature gauloise. Le scénario trouve à s’y relancer autour d’un duel entre Clavier et le père ivoirien (accent rigolo, gros yeux qui roulent), qui va se révéler plus rigide et raciste que lui. Ce personnage improbable d’Africain à boubou, qui semble avoir fait le voyage depuis la comédie familiale des années Mitterrand (pour dire à quel point : le personnage de Clavier l’appelle ici Bokassa, là Amin Dada) surgit comme si le film assumait soudain de s’en remettre totalement à la vision dépassée du personnage de Clavier. Il faut voir, d’ailleurs, comment s’opérera l’inévitable (et très drôle) fraternisation entre les deux pères, sitôt que l’Africain aura révélé que, contre toute attente, lui aussi est un gaulliste grand teint. Clavier n’en revient pas, il est émerveillé et ému, et la trêve se conclut devant une bonne entrecôte noyée dans l’Armagnac – Clavier finit bourré, en boubou. C’est à la fois navrant et très amusant, un peu touchant par endroits, parfaitement inoffensif et joyeux, et surtout pas trop hypocrite. C’est triste à dire, mais au point où en est la comédie française, il y a presque de quoi se réjouir.

Pour le reste (rythme, construction, réalisation – on n’ose pas dire : mise en scène), c’est évidemment parfaitement nul, mais qui s’en soucie vraiment ?

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