Il est des perversités que certains cinéastes se refusent difficilement. Comme Arnaud Desplechin liant Catherine Deneuve et Chiara Mastroianni (en belle-mère et en bru) dans Un Conte de Noël, Stéphane Brizé a choisi d’unir Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain (divorcés à la ville) dans ce récit d’un impossible amour (adapté d’un roman d’Eric Holder), s’amusant à laisser résonner les échos intimes d’une vie de people dans un jeu de comédiens forcément troublé et contraint à une rigueur professionnelle plus aigue que jamais. Et c’est peut-être là, dans leur jeu du silence étiré jusqu’à l’intenable émotion, que se trouve toute la force d’un film assez faible du point de vue du récit mais où la direction d’acteurs demeure remarquable, copiée chez Wes Anderson (la réplique ralentie, le silence parlant plus que le verbe, l’humour et la violence), mais sans le rire ni le génie.

Jean (superbe Lindon), enfant doux, bourru et sans mots est bon père, bon mari, bon maçon. Véronique Chambon, blonde fluette au teint virginal et au violon facile, est une institutrice de passage (et du Petit Nicolas à Mademoiselle Chambon, on s’inquiètera pour l’éducation nationale qu’une seule et même actrice puisse aussi bien incarner une enseignante des années 50 que des années 2010). Le suspense du film tient à peu près en ceci : après s’être épié, désiré, (enfin) déclaré, pris et embrassé, vont-ils s’enfuir ? Brizé n’entend surprendre personne par un pitch d’une banalité grammaticale assumée (sujet : le garçon. Verbe : rencontre. Complément : la fille – voir cette longue scène d’introduction passée à lire le Bescherelle), et puise ici ses sources chez Clint Eastwood (Sur la route de Madison) ou Wong Kar-Wai (In the mood for love).

Mais de cette grammaire longuement professée, ce qu’en retient le réalisateur de Je ne suis pas là pour être aimé, c’est l’exemple, seul capable de transcender l’ordinaire d’une leçon. Or, d’exemple ici, il n’y a qu’un film fragile, étirant l’attente du choc des corps amoureux jusqu’à l’ennui, tout simplement parce que ne se trouve pas dans cette mise en scène matière à faire durer l’attente. Cette manière qu’a Brizé de retenir chaque scène le plus longtemps possible tient même parfois du bête dispositif. Là où chez Wes Anderson le sous-texte des silences est d’une richesse inouïe, on n’entend dans le film de Brizé qu’un bête silence de corps et de voix ensommeillés. Et à voir ces beaux personnages, on se dit que c’est bien dommage.

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