La thématique « domestique » a très souvent donné de grandes oeuvres en littérature avec Schnitzler ou Genet et au cinéma chez Renoir, Buñuel ou Losey pour ne citer qu’eux. On imagine donc aisément que lorsque Sebastián Silva décide de s’attaquer à ce sujet, il a un taux de réussite supérieur à la normale. Surtout que lui-même a vécu en immersion toute son enfance, entouré de bonnes qui se relayaient pour lui remplir la cuillère en argent qu’il avait dans sa bouche dentelée d’or. C’est grâce à cela qu’il arrive à nous servir sur plateau un film juste, cocasse, mais dont on sent parfois qu’il est plafonné par une décence, certainement aidée par un devoir d’hommage rendu à celles qui l’ont élevé avec des principes judéo-chrétiens propres à la culture chilienne, qu’il se garde de ne pas transgresser. Pour des raisons économiques, il n’a pu tourner ce film en 16mm comme il le souhaitait et pourtant, à voir son découpage, sa caméra en fuite constante, son montage au cordeau, on pense volontiers qu’il avait conçu son projet de façon très dogmatique pour en retenir les leçons les plus abouties du courant, Festen en pole.

Il s’est donc très bien accommodé de ces danoiseries pour nous aspirer au sein d’un microcosme où l’on a le sentiment de rentrer par effraction, aidé par la vidéo et son allure documentaire. La première séquence nous invite à la table d’une famille de la bourgeoisie et de son appendice pendouillant, leur bonne, Raquel : la Nana, membre du clan à l’importance d’un animal domestique. Elle est la clef de voûte du film, sa réussite, et elle permet la compréhension des modes de fonctionnement des classes supérieures du sous-continent américain. Les fondations du film tiennent sur cet élément rapidement identifié : tout est de l’ordre du paraître et de l’illusion. On croit que la bonne est intégrée car fêtée mais ce n’est qu’une ruse sentimentale pour mieux l’impliquer faussement et l’asservir. Il est tout de suite clair que Raquel est une esclave, celle des affects, nouvelle oppression moderne. Elle est limitée économiquement, culturellement et de ce fait psychiquement. Elle voudrait être l’égale de sa patronne mais n’en est réduite qu’à la condition d’une guenon frustrée, incapable d’enfanter. Elle a fort à faire dans cette maison où la figure paternelle est inexistante : il passe son temps à jouer et à fuir le domicile. Quoi qu’il en soit, c’est une demeure sous emprise féminine. Alors Silva efface les rôles masculins, là où lui-même aurait été intéressant à étudier s’il avait creusé le rôle de l’ado palucheur qui recolore ses draps nuit après nuit. Il aurait pu pousser un peu plus loin les dérèglements intérieurs, nous surprendre, nous abuser en instaurant le malaise sexuel, par exemple. Dommage aussi que le film se fourvoie en toute fin pour mettre en lumière ce qui l’affaiblit dans ses propos mais qui est tout de même gommé grâce à la fluidité globale de l’oeuvre, portée par une grande justesse d’interprétation. On sort sur une fausse note naïve avec la déception de ne pas avoir quitté la salle cinq minutes plus tôt.

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