Précédé d’une critique très favorable, ce portrait de la sculptrice Louise Bourgeois déçoit légèrement. Les premières minutes font vraiment peur, avec une énumération de formules qui sonnent comme autant de définitions hautaines et éthérées de l’art. Il nous aurait fallu un carnet pour pouvoir les retranscrire, de mémoire l’une tournait autour de l’inconscient, une autre de la destruction, une troisième de la connaissance de soi… Il est douteux qu’à ce niveau de platitude et de verbosité le film mène bien loin, là où il y a quelques semaines, la merveilleuse Danse de Wiseman, à force d’effleurer le travail quotidien de l’artiste, par toutes petites touches, finissait par ouvrir un horizon immense. Et puis on n’est pas persuadé d’adorer tous les choix formels du film, à l’élégance réelle mais parfois maniérée (abus de travellings sensuels venant caresser l’oeuvre d’art sur fond de Malher, par exemple).

Le film « prend » néanmoins. Mélange de petite et grande histoire, comme ça s’écrit un peu partout, il devient réellement convaincant dans sa description des milieux d’avant-garde new-yorkais : passage éclair des surréalistes, « pontifiants », soutien des mouvements féministes (interview malicieuse de deux « guerilla girls »), déclin du monopole de l’abstrait et retour à un certain figuratif qui coïncide avec la reconnaissance tardive de Louise… Sur tous ces points le film est succinct, presque minimaliste, et n’en dépeint que mieux, au travers de brefs entretiens, de portraits saisissants et volontiers irrévérencieux, la scène artistique d’alors. Le problème, là encore, résiderait dans la prédominance incontestée du schéma interprétatif, suivant un procédé immuable : à chaque nouvelle œuvre présentée se voit associé un épisode de la vie de la sculptrice (rien d’autre au fond que le procédé le plus rebattu du biopic), un commentateur extérieur ou Louise Bourgeois elle-même revenant à la charge pour expliciter le symbole, par des considérations psychanalytiques légèrement caricaturales : papa, maman, l’adultère.

C’est d’autant plus dommage que l’extrême-fin laissait entrevoir ce que pourrait être le film débarrassé de ses notices explicatives pesantes. L’installation spectaculaire I do I undo and I redo au Tate Modern, malheureusement accompagnée d’un inutile commentaire façon visite guidée (si seulement Weerasethakul…), et surtout la prolifération des araignées géantes aux quatre coins du globe, enfin muettes, aussi fantaisistes et incongrues que les chats de Marker, fantastiques et inquiétantes que les monstres de Spielberg ou les spectres de Kurosawa. Parce qu’elles renoncent enfin à s’enrouler dans du discours et prennent le risque d’avancer nues et insolites, les araignées libèrent in extremis le film du trop-plein exégétique et lui redonnent sa puissance artistique et abstraite, cinématographique.

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