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4
sur 5

Pour son troisième long-métrage, Todd Haynes a voulu reprendre très littéralement les formes du mélodrame de studio des années 50, au point de porter son film aux frontières du pastiche. Dès le générique, le graphisme de Loin du paradis affiche sa logique d’imitation : le titre s’inscrit en grosses lettres italiques tandis qu’un ample mouvement de grue découvre le décor. Soit une petite ville américaine, blottie dans un bien être wasp et bourgeois. Selon toute apparence, Cathy Withaker est une mère de famille nantie et sans histoires, mère amante de deux enfants et femme au foyer exemplaire. Une séquence plus tard, ce décorum est relativisé par un incident : Frank, son mari, a été raflé par la police, une « erreur » explique-t-il à Cathy en lui demandant de venir le chercher. Sans trahir le style ni les références de son film, Todd Haynes nous amène tout naturellement là où se noue son intrigue : l’homosexualité de Frank, impossible à assumer dans un univers social et moral où la différence n’a pas de place. Pendant que Frank cherche à combattre par tous les moyens son penchant, Cathy sympathise avec son jardinier noir, Raymond, ce qui n’est pas du goût de la petite société qui l’entoure.

La force de Loin du paradis tient à son honnêteté radicale, aussi bien dans la fidélité à la forme choisie que dans le traitement des thèmes. Todd Haynes a porté jusqu’au bout son parti pris formel : le film se dégage très vite de l’exercice de style, car il a parfaitement assimilé les formes et les émotions de ses modèles. Du Mirage de la vie de Douglas Sirk (abondamment cité dans le film et par le réalisateur dans ses déclarations d’intentions), Todd Haynes n’a pas seulement repris le portrait de femme et les enjeux raciaux, il exploite également l’union parfaite de la forme et de l’affect, l’harmonisation des douleurs qui fait l’essence du mélodrame. Ici, la lisibilité des enjeux et des conflits recouvre l’irréductible complexité des êtres et de leur environnement matériel, psychologique. Cathy a surpris Frank avec un homme : son rôle de femme et de mère en est fragilisée. En côtoyant Raymond et en laissant libre cours à leur attirance mutuelle, elle avance sans le savoir encore vers une solitude contre laquelle la communauté soudée dans le rejet de l’autre ne peut plus la prémunir. Todd Haynes resserre sans cesse sur son héroïne, au point que Julianne Moore, magnifique dans la progressive découverte de sa déchéance, devient presque le sujet du film, et en supporte tout l’enjeu : belle, riche, pétrie de bonne conscience bourgeoise, elle découvre peu à peu le mensonge et l’injustice, sans avoir les moyens de lutter contre.

Bien au-delà d’un vain plaidoyer pour la « différence », Loin du paradis sonde l’antagonisme entre le sujet intime et son existence sociale, utilise le mélo comme une arme critique contre une Amérique bardée de certitudes, croyant encore à la parfaite intégrité de ses valeurs. On pense au Nicholas Ray de Derrière le miroir, par ce retournement des apparences matérielles du bonheur, et par l’angoisse de l’individu soumis à une norme morale et sociale. Todd Haynes préserve néanmoins son film de la démonstration, ses personnages n’affichent aucun discours et restent de simples victimes du système dans lequel ils vivent. Tout est ici vécu de l’intérieur, et les acteurs (Dennis Quaid et Dennis Haysbert, excellents) tiennent parfaitement ce registre. Leur émotion affleure, paradoxalement mise en valeur par l’artificialité de la forme qui est l’écho de celle du monde décrit. C’est là que l’excellent travail de photo d’Ed Lachmann porte tous ses fruits : les couleurs et lumières des 50’s restent au service de l’émotion, ne se limitent pas aux textures « d’époque », et cette enveloppe extérieure conserve tout au long du film un véritable rôle dramatique.

Rarement une forme du passé aura été utilisée avec autant d’intelligence que dans Loin du paradis, sans jamais verser dans la facilité parodique, et moins pour en souligner l’actualité que la permanence. L’authenticité de l’imitation, le respect d’une esthétique, qu’on ne peut apprécier aujourd’hui qu’avec distance, nous rapprochent en fin de compte de la réalité de la vie, dont le substrat dramatique est, au-delà du contexte social ou temporel, invariable.