Bill et Nick (Vince Vaughn et Owen Wilson, égaux à eux-mêmes), représentants pour une marque de montre à la quarantaine relativement fringante, roulent en décapotable dans San Francisco, au son d’une mauvaise chanson d’Alanis Morissette. Ils vont dîner avec un client avec lequel ils jouent la carte de l’amitié et de la gouaille. Après tout un baratin virtuose qui amène la conversation sur le terrain de l’âge, Bill lâche d’un air entendu, avant de déballer sa marchandise : « Ahlala… On ne peut pas contrôler le temps qui passe… mais on peut le gérer ! », Cette question, posée dès la scène d’ouverture – que faire de son temps, comment le dilapider autrement qu’en pure perte ? – Les Stagiaires la pose inlassablement dans sa première partie, la plus passionnante, la plus angoissée aussi.

 

L’intrigue est simple comme bonjour. Sans emploi après la fermeture de leur boîte, Bill et Nick sont brusquement confrontés à la crise économique et, plus sourdement, à celle de la quarantaine. Mais contrairement à l’horrible Bon à tirer, ce n’est pas le sex appeal des protagonistes qui se trouve sous la menace ; c’est le bilan de leur vie elle-même. « Les regrets sont en première ligne de mon agenda », lâche Nick, plus tard dans le film. Obligés de retrouver un emploi, ils décident de se réinventer dans le web 2.0, décrochent un stage chez Google et forment une équipe de Nooglers (New googlers, en jargon Google) en vue d’affronter une série d’épreuves de qualification, qui sont autant d’occasion de faire assaut de googliness. A la clé ? Cinq jobs dans la boîte, représentée comme le Saint des Saints du bonheur moderne au travail. Voilà ainsi les personnages simultanément forcés de décider de ce qu’ils veulent faire de leur vie avant d’être vieux et de régler pour eux-mêmes l’épineux problème d’être déjà vieux dans un monde encore jeune. Tout le film est empreint d’une nostalgie et d’une anxiété impalpables, qui travaille les personnages en profondeur.

 

Les plus belles scènes du film sont ainsi celles où, loin de toute intensité dramatique, les personnages s’affairent en creux, et toujours collectivement, à retenir un moment qui leur échappe, à prolonger un présent qui est déjà leur passé et dont le cours les angoisse sourdement : une chanson de rock FM qui reprend sur l’autoradio quand le duo met le contact, une aurore sur la baie de Frisco ou encore une scène de frénésie hédoniste dans une boîte de strip tease.

 

Evidemment, le retour du duo Wilson/Vaughn entraîne l’inévitable comparaison avec Serial Noceurs, génial dans sa manière d’entrechoquer sans cesse l’hédonisme le plus pur et l’angoisse la plus sourde. Certes, Les Stagiaires n’arrive pas à la cheville du film de Dobkin, mais le film travaille au fond les mêmes questions, récurrentes il est vrai dans la comédie US : l’accomplissement de soi, la dilapidation de la jeunesse en regrets et le travail du temps, sorte de lame à double tranchant qui vient donner corps aux aspirations des personnages ou, au contraire, les hacher menu sous le poids du réel. L’ingéniosité du film est qu’il prend exactement position sur le fil du rasoir, là où l’avenir se change en passé, grâce à son duo d’acteurs ni jeunes ni vieux, saisis au mitan de l’existence, quand ils ont déjà tout raté et encore tout à accomplir. Vaughn (toujours plus empâté) et Wilson (et ses airs de Neandertal juvénile) incarnent de façon à la fois aiguë et molle cette anxiété avec, en miroir, le petit groupe de beautiful people – un team manager boutonneux frais émoulu de Stanford, une jolie geekette à l’imagination débridée, un Philippin surdoué en maths et masochiste dans son rapport à l’échec, ainsi qu’un hipster faussement blasé – qu’ils encadrent mais qui sont, au fond, leurs vrais modèles de vie.

 

En faisant vivre ce petit monde du bonheur connecté, le film fait sans surprise l’éloge de l’entraide et du partage, et greffe sur le canevas du buddy movie un vrai film d’équipe, tâchant de représenter autant l’individualité que la communauté. Shawn Levy donne à ces questions un corps coloré, lisse et chaleureux sous les traits du Googleplex, mixte idyllique de parce à thème, de phalanstère, de crèche new age et de campus universitaire. D’où la logique de parc d’attraction qui guide le film (pareil en cela à La Nuit au musée 2), et déréalise le Googleplex en une infinité de plans chatoyants où se dissout lentement l’angoisse existentielle des personnages. Il y a de l’anxiolytique dans la mise en scène de Levy : les personnages y planent toujours plus, tandis qu’elle accompagne leur évolution sans heurt.

 

C’est là qu’un discours proprement impossible à déchiffrer se loge dans le scénario. Le Googleplex est une bulle magiquement préservée du monde réel, des réalités du marché du travail et du fond de crise économique sur lequel s’ouvrait le film. Le refoulé fait d’ailleurs retour sous la forme d’un running gag confrontant le chef des stagiaires à Bill, toujours pris en flagrant délit de goinfrerie dans les cafétérias gratuite de l’entreprise. Les Stagiaires n’est pas qu’une bannière publicitaire à la gloire de Google – ce serait évidemment trop simple. Que l’entreprise-monde ressemble à une secte qui fonde sa communauté sur une notion fumeuse (la googliness) et une novlangue plus teubée que branchée, c’est une question que le film pose de loin en loin avec, c’est vrai, la peur de s’y coltiner vraiment, autrement que dans des scènes inoffensives.

 

Le Googleplex est un lieu faussement horizontal, où tout le monde pense de manière identique, où les supérieurs forcent l’opinion des salariés, où se jouent les grandes manœuvres d’ambition les plus basses, comme cette farcesque compétition de Quidditch. Simultanément, c’est un pur espace de possibles (voir l’ahurissante scène de l’entretien d’embauche, impossible à comprendre), de connexions, de rencontres et de surprises – d’émerveillement en somme -, où le geek séduit son inaccessible prof de danse et où le quadra gauche fond sous le regard de la plus jolie cadre de l’entreprise. C’est là où le bât blesse, où le film triche : chaque fois que le monde réel s’invite dans le montage, c’est sous la forme d’un monde de la beaufitude extrême – magasin de matelas, maison de retraite où l’on devise sur les plans à trois des vieux, piscines avec vieille rombières aux seins refaits -, cadré dans d’étouffants plans serrés. Comment ne pas préférer, alors, le havre technologique de Mountain View, où même les vélos ont des pneus de couleur verte ?

 

Toute velléité critique est ainsi bien vite dissoute dans la fascination visuelle qu’exerce le décor, d’autant que chaque scène qui apporte un bémol contient aussi son anticorps. Google presse ses employées comme des citrons ? Pas grave, si elles ont toutes le joli visage fatigué de Rose Byrne. Google est l’univers de la pensée unique ? Qu’importe, si les initiatives farfelues continuent d’être encouragées, comme l’hilarante distribution de pizzas finale, au son de la bande originale de Flashdance. Le comique peut aussi être une machine à tout lisser plutôt qu’un éperon pour frapper au vif l’angoisse. Si on préfère sans hésitation cette seconde fonction, on n’est pas non plus contre la première quand la chimie antidépressive d’Hollywood opère parfaitement  c’est le cas ici.

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