Les Chroniques de Spiderwick est une grosse production Paramount Pictures. Adapté des cinq romans illustrés de DiTerlizzi et Black (parus en 2003 / 2004, traduits dans trente langues), le film est grand public et honnête. Les conventions sont parfois pesantes (situation initiale, musique). Hypothèse : le réalisateur, Mark Waters, est sans personnalité notoire, donc apte à recevoir des influences multiples, à recourir à ce qu’il veut, à ce qu’il peut, pour une espèce d’hétéroclite visuel et de mélange des genres. D’où la sensation, avec ce film mineur, ni génial ni même original, d’une certaine liberté de recours. Dans Lolita malgré moi (2004), où le jeu des potins futiles et mesquins était couronné par la morale universaliste de la fable, Mark Waters n’était pas parvenu à transcender le scénario et le desservait plutôt. Ici, sans transcender le scénario, il le sert plutôt, en se nourrissant à tous les râteliers.

Lucinda (Joan Plowright), une vieille dame de 83 ans, vit, depuis son enfance, seule parmi les elfes. Lorsque, après tout ce temps, elle retrouve son père (David Strathairn) visiblement moins âgé qu’elle, elle le supplie : « Cette fois, emmène-moi avec toi ». Tous deux s’envolent portés par des sylphes, matérialisés à l’écran par un essaim de flocons blancs évanescents. « Quand on vous dit suicide et que vous répondez Gobelins »…

Il y a mille manières de plonger dans le merveilleux. Soit, par exemple, en déployant des moyens plastiques envoûtants – incurvations à l’infini, femmes-fleurs, femmes-papillons, lignes animées, chez Méliès, Segundo de Chomon, Emile Cohl (la féerie est un genre cinématographique des origines, lié à l’art 1900 et peut-être à l’essence magique du cinéma). Soit par le jeu des champs, des coupes, des durées, sans recours au bestiaire animé, en masquant la féerie sous une apparence réaliste – fées très réelles du dernier Faucon, Dans la vie (pour prendre un exemple inattendu, français, récent). Soit, encore, en posant sur un pied d’égalité deux réalités : l’une en images animées, l’autre en prises de vue réelles, l’une inexplicable, et l’autre explicable – Les Chroniques de Spiderwick est une féerie à l’époque des divorces difficiles. Que les rêves naïfs de Méliès et le quotidien des Lumière se renvoient la balle est d’ailleurs au coeur de la tradition américaine (et peu de chez nous).

Jared (Freddie Highmore, vu dans Charlie et la chocolaterie de Tim Burton ou dans Arthur et les minimoys de Luc Besson), un enfant de 10 ans, demande à son père de lui dire la vérité. Son père lui répond « Je t’aime » et se transforme en monstre. Et c’est normal : il s’est trompé de réponse, il n’a pas répondu qu’il vit désormais avec une autre femme. Laissé dans le flou sur sa condition de fils de divorcés, Jared est entré dans la féerie de son arrière-grand-oncle et y a entraîné soeur, frère et mère. L’allégorie – « ne pas voir », et son contraire : « savoir, voir, pouvoir » -, est réussie. Réalité et féerie se répondent en échos. On comprend bien que Jared tourne sans le savoir autour de son propre père quand, dans un jardin céleste, il reproche à son arrière-grand-oncle d’avoir laissé sa tante Lucinda (« Votre fille Lucinda a vécu sans père à cause de ce livre qui est votre vie ») : l’arrière-grand-oncle aurait choisi le livre sur les créatures invisibles (fées, esprits), au détriment de sa fille, comme le père de Jared, une créature inconnue au détriment de sa famille (c’est en tout cas ce que peut penser un enfant de 10 ans). L’intrication réussie du quotidien et de la fantasmagorie est ce qui manquait à L’Orphelinat (un film fantastique à l’époque des deuils difficiles), et le détour par les mystères, ce qui manque plutôt au cinéma français. Imagine-t-on Assayas résoudre un problème d’héritage par l’intermédiaire d’esprits matérialisés ? La France connut pourtant elle aussi l’engouement pour les phénomènes ectoplasmiques et Hugo faisait tourner les tables spirites (mais à Guernesey). En France, Méliès reste isolé, Demy aussi, et la féerie est souvent un domaine à part, imperméable au réalisme (Cocteau, Arrieta).

Les créatures de l’air – les sylphes, les elfes, le griffon (créés par ILM) – sont visuellement très belles, beaucoup plus merveilleuses et inquiétantes que les créatures terrestres, bestioles visuellement attendues – Chafouin, l’ogre (sortis eux aussi d’ILM), la meute des gobelins (créée par Tippett Studio). L’humour traverse cependant toute la partie animée, et c’est le second atout d’un film qui aurait pu se limiter aux graves problèmes familiaux et à l’échappatoire féerique. Quand Glouton ou Chafouin voient des oiseaux ou du miel, leur comportement n’est plus anthropomorphique ou psychologique : ils réagissent de manière déterminée, systématique et exclusive. Aussi bricole-t-on des protections contre le monde invisible : du miel en bouteille plastique en forme de nounours pour amadouer Chafouin, de la sauce tomate en bocal grand-mère pour tuer les Gobelins. Dans la scène du massacre à la sauce tomate, des aplats rouges et verts se substituent au plancher de la cuisine du château dix-neuvièmiste, brouillant par leur colorisme abstrait des références visuelles plus attendues (l’imagerie gothique, florale, 1900, certaines créatures animées). La culture BD, qu’elle soit gentillette ou méchante, engage à des raccourcis en forme de pied de nez.

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