Si le cinéma populaire français poursuit sa quête d’identité, il est en passe de la trouver. C’est du moins ce que prouve ces Brigades du Tigre, adaptation pharaonique de la série télé des années 70. Ici, on ne rigole pas avec le divertissement, tout est mis en oeuvre pour lui redonner un nouveau souffle. Loin de s’ériger en nouveau modèle qui écrase les ruines du passé, ce film a tout d’un vaste chantier, d’un gros ravalement où l’on restaure, l’on ressuscite. Jérôme Cornuau est tout sauf révisionniste, il érige voila tout. Le XXe siècle, c’est un peu notre western, Clovis Cornillac notre Clint Eastwood, Edouard Baer notre Cary Grant et Bonnot un Billy the Kid national. Il y a même un label rouge, Gérard Jugnot, fraîchement consacré oriflamme du cinéma populaire pré Nouvelle Vague, qui parraine le film d’un second rôle bienveillant.

Voilà pour la façade. Pour les fondations, Jérôme Cornuau ne s’est pas foutu de nous : indéniable soin apporté à la charpente (il s’est donné du mal, ça se voit), les épisodes de cours d’histoire qu’on croyait mités à jamais comme les emprunts russes, les anarchistes, Jean Jaurès, hop ! tout ça relifté au poil et tricoté en belle histoire romanesque. Seulement voilà, le cinéma a beau être pavé de bonnes intentions, ça ne suffit pas toujours. Car si Jérôme Cornuau n’est pas un escroc, il n’en reste pas moins un non-cinéaste, un homme sans vision, sans grammaire du mouvement. Alors oui, le divertissement est affaire de métier et de rigueur, mais il ne semble qu’ici réduit à n’être que cela : un plan mais pas une structure, une illustration mais pas une incarnation. Bruno Solo, co-réalisateur d’Espace détente, a dit un jour à propos de son film qu’il n’y callait rien en mise en scène, mais que cela n’était pas grave parce qu’il suffisait d’être sérieux pour réussir. Il aurait pu signer Les Brigades du Tigre, preuve par neuf d’une méfiance absolue à l’égard de la construction des images.

Le film en accuse tous les symptômes : absence totale de rythme, maladresse mêlée de résignation dès que l’action pure prend le dessus. Fusillade, course poursuites, pugilats, tout est compacté dans une bouillie d’images resservie sur un ton monocorde. Et la franchouillardise tient lieu de valeur refuge : la reconstitution est léchée, les costumes bien mis, la moustache bien lissée. C’est si sérieux qu’on pourrait même s’en contenter, or Cornuau est frappé du même symptôme que tous ceux qui avant lui se sont frottés au blockbuster, de Christophe Gans (bientôt l’attendu Silent Hill, attention…) à Jean-Paul Salomé, une tendance à rêver plus grand que la commande sans avoir les moyens de ses ambitions ; bref, se prendre pour Sergio Leone. Ce qui donne lieu à une incarnation malade d’un fantasme aussi voyant qu’il est inavouable, un maniérisme pétri de frustrations.

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