Ang Lee est un drôle d’auteur. On ne peut pas dire que son cinéma soit d’une grande puissance expressive. Il n’est pas davantage reconnaissable à des effets de signature. Dès qu’il se colle au spectaculaire, l’entreprise vire même à l’échec (cf. le balourd Hulk ou le surestimé Tigre et dragon). Pourtant, il existe bien une petite musique Ang Lee : quelque chose qui a trait à la discrétion, à la sourdine, à un effacement de mise en scène, une façon de placer l’acteur au centre du cadre afin d’y puiser l’énergie du plan qui donne une cinglante épaisseur sentimentale à son cinéma. A ce titre, Brokeback mountain est sans doute son meilleur film depuis The Ice storm.

Cette histoire de deux cow-boys homosexuels épris l’un de l’autre, et dont l’amour est contrarié par les conventions, s’épanouit ainsi lentement jusqu’à son bouleversant finale, sans que jamais le mélodrame ait pris les couleurs du lyrisme ou de la démesure. Au contraire, plus le film avance et plus il est sec, et plus il est sec plus il déborde de toute part, paradoxe dont l’une des séquences finales (la visite aux parents de Jack Twist) est la plus belle illustration : le silence des émotions, la rétention des gestes et des mots, tout contribue à décupler l’intense désespoir des personnages. A l’inverse, sa manière d’aborder la mythologie des cow-boys dans le premier tiers du film, la transhumance des bêtes, le panthéisme lyrique sont autant de motifs qui peinent à trouver écho dans un vrai point de vue de cinéaste. Le cinéma d’Ang Lee a souvent fonctionné sur cette ambivalence qui voit la force des personnages et des émotions sertis dans un écrin académique. Dès qu’il doit faire avec le genre (ici le film de cow-boy), c’est tout de suite pour convoquer une cohorte de chromos un peu fades, de figures imposées pas très éloignées de la publicité, sans jamais créer une réelle tension entre les clichés et la vérité des êtres, le décor et le corps des acteurs.

Les acteurs, c’est peut-être là que le film emporte le morceau, dès que le drame et le bonheur se nouent, qu’on en a fini avec le décorum pour parvenir jusqu’au cœur des êtres. A la limite, le vrai décor chez Ang Lee c’est la vie sociale, les autres (parents, femmes, enfants), un décor cruel et pétri de conventions. De ce point de vue on n’est jamais très loin d’une peinture acide, de la galerie de personnages secondaires parfois au bord de la caricature, qui tranchent souvent avec ce subtil traité des émotions qui est sa marque de fabrique. Là-dessus le film est assez impérial : ainsi de ses deux acteurs stars dont l’assurance tranquille donne à Brokeback mountain toute sa plénitude. Si Heath Ledger s’encombre parfois de tics tout droits sortis de l’Actors Studio, Jake Gyllenhaal à l’air d’être là sans jamais en imposer. Une présence au monde et au cadre qui l’inscrit directement dans la tradition de ces acteurs qui, à l’instar d’Eastwood, sont débarrassés de toute graisse, de tout forçage des émotions, de tout pathos.

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