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sur 5

Ca peut être beau, un film où les personnages sont trop hommes : versatiles, oscillant entre oui et non, entre nostalgie de ce qui fût, jalousie de ce qui est, peur de ce qui sera. L’absence d’héroïsme de ces hommes qui ne sont en proie qu’à eux-mêmes ne les rend ni vraiment pervers, ni vraiment méchants, seulement faibles. La mise en scène qui en découle ? Versatile, se tournant tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre de ces personnages qu’elle grandit le temps d’une chimère ou d’un plan transitoire. « Ils m’obligent à être ridicule. Pfff, je sais pas comment faudrait que j’aille m’excuser » : Pascal Greggory a, le temps de cette réplique, l’air vraiment démuni et dégage une vraie faiblesse. Il fait entrevoir ce que le film aurait pu être : une succession de séquences ironiques et enfantines, dérisoires.

Un homme et une femme se sont aimés, s’aiment encore, sont en train d’accepter qu’ils ne s’aiment plus comme avant. Suffisait-il d’enregistrer les derniers soubresauts d’une passion au moment où les sentiments sont éteints, où on se fait une raison ? Le programme du Mariage à trois est un peu pâle. Cet homme et cette femme se rendent compte eux-mêmes que leur jalousie, leurs chantages affectifs, leurs ardeurs, c’est du pipo – un petit jeu qu’ils se jouent. Par rapport au Premier venu, il n’y a plus rien à perdre – tout est déjà perdu, et les ficelles du raccommodage (qui vont permettre de rompre) remplacent les fils tortueux de la providence (qui permettaient de renouer). Comment se tirer de la vanité du drame bourgeois ? Doillon, lui, rêvait « (con)fusion des sentiments », « liberté », « improvisation ». Tout feu tout flamme pour contrecarrer le crépuscule de son sujet : attiser le feu par le chassé-croisé du marivaudage, raviver la flamme par le comique du vaudeville. Mais Doillon a choisi des mondains folâtres habitués à batifoler et dont on se demande s’ils sont vraiment capables d’éprouver des sentiments profonds. Par rapport au Premier venu, l’amplitude du terrain de jeu est donc doublement réduite. Ca donne : raccommodage + marivaudage + vaudeville + mondains, à la place de : providence + polar + documentaire + terriens. Les partis-pris des deux films étaient pourtant proches : même principe de parenthèse temporelle, pendant laquelle les personnages font et défont les perspectives, et qui se referme sur une morale prosaïque (retour au bercail). Même anti-naturalisme. Alors ? Le Premier venu oscillait entre profondeur des sentiments et gratuité du jeu. Jeunesse terre-à-terre et écervelée, brassage et hétérogénéité – des acteurs, des milieux sociaux, des voies à trouver. Le Mariage à trois souffre de son homogénéité. Plus ample est le terrain, plus grande est l’oscillation. C’est toujours plus intéressant quand le joueur peut osciller jusqu’à tomber : quand il est à bout sans savoir ni ce qu’il fait, ni ce qui l’attend et qu’il mise ce qui lui reste sur un coup de dés – espoir et aventure. Dans le jeu de société du Mariage à trois, on met le couvert mais on ne met pas sa vie en jeu. Pourquoi faire jouer Louis Garrel, tellement à l’aise, tellement installé ? C’est se contenter de désinvolture à défaut de versatilité. Entre vérité et mensonges, entre souffrance et histrionisme, les OU donnaient le programme en matière de personnages et de récit (Harriet et Auguste « ont-ils vraiment mal OU s’exaltent-ils une fois de plus » ? Veut-on la séparation OU un ménage à deux, OU à trois, OU à quatre, OU à cinq ? ). Mais ces OU ne font pas le pont. Ils expriment seulement l’indifférence ou l’approximation. Ils sont dépassionnés. On ne pense pas une minute que quiconque ait « vraiment » mal.

Dans un marivaudage ou un vaudeville réussi, le jeu de société dissimule, en même temps qu’il révèle, la vérité des sentiments. Doillon n’en retient qu’une exigence formelle de mobilité, qui vire à l’obsession : chaque acteur vient occuper le champ le temps d’une volte-face (ou d’une pose de quelques secondes au second plan), tandis que la caméra voltige. Personne ne tient en place comme s’il fallait décoller à tout prix, mais décoller de quoi ? On perd le sens de la situation (une séparation), alors que dans le marivaudage ou le vaudeville, la situation (une tromperie) reste la base stable sur laquelle s’enclenche la ronde des apparitions et des quiproquos (mari à la porte et amant dans le placard, maîtres dans la cuisine et valets dans le boudoir). Dans Le Mariage à trois, chacun s’obsède d’être à soi-même son propre quiproquo : de se surprendre à être un autre et de se demander « Pour qui les autres vont-ils me prendre ? ». Cet entre-soi laisse la place aux mots d’auteur et au maniérisme – « théâtralité tribale » que Daney reprochait il y a 30 ans à Doillon. Même Agathe Bonitzer, que Doillon « approche » pendant longtemps pour essayer d’apprivoiser la sphinge – cadrée, éclairée, dirigée comme on essaye de résoudre une énigme -, finit elle aussi par ressembler aux autres, à se mouvoir et à parler comme les autres.

Julie Depardieu porte, du début à la fin du film, une robe verte au-dessus du genou qui se boutonne devant, à broderies ajourées aux manches, à la poitrine et à la taille, sous laquelle elle est nue. Quand elle s’assied, le bas de sa robe se fend, suggère le tunnel de l’entrejambe. En soi, ce n’est pas vulgaire qu’un bas de robe se fende – qu’une femme dévoile son entrejambe, qu’une actrice le joue, ou qu’un metteur en scène les filme. Ici, la vulgarité, c’est de déporter l’attention en douce, en multipliant les torsions de surface. Le siège de jardin très bas, les jambes nues de Julie Depardieu, les petits boutons lâches, ont été étudiés pour que la robe remonte et le bas se fende. Hypocrisie : le détail, pas naturel, mais pas artificiel non plus, pas involontaire, mais pas appuyé non plus, se remarque quelque part au milieu d’un plan large – pourtant, on ne voit que lui. Doillon fait jouer les accessoires plus que la vérité des sentiments. Et le cadre conventionnel du marivaudage et du vaudeville devient celui, aussi conventionnel et plus relâché, d’un porno hard. Ce n’est même pas pour chercher chacun sa vérité que tous, ils babillent. C’est pour retenir un partenaire. Pour quoi faire, un partenaire ? Daney : « Je n’en voudrais pas à Doillon de troquer le pathos psychosomatique de la vérité pour la vérité ludique des conventions ». Doillon a écouté Daney. Fini l’hystérie et ce qui va avec. Reste un jeu où la convention d’un genre en cache une autre (marivaudage, vaudeville, hard). Mais il n’y a pas plus de vérité des sentiments qu’il n’y a de passage à l’acte.