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Difficile de ne pas éprouver une immense tristesse à la vue du cinéaste interviewé quelques mois avant sa mort, à notre connaissance pour la dernière fois. Par moments le visage se crispe, la douleur physique est palpable : Rohmer porte la main à sa poitrine, son cou, le regard et l’esprit manifestement ailleurs, désemparé quand il ne parvient pas à retrouver un nom, s’excusant de ces (rares) trous de mémoire qu’il juge de toute évidence intolérables. Ailleurs, il s’anime, et l’on retrouve le charme et la précision de l’auteur de L’Anglaise et le duc revenant ici sur son parcours atypique des années 60 et la vingtaine de films qu’il réalisa, entre 1964 et 1969, pour la télévision scolaire.

On sait qu’il a fallu huit ans à Rohmer, après son déjà très beau Signe du lion, pour revenir au long-métrage de fiction. Entre-temps : un peu de critique (mais il est vite évincé de la direction des Cahiers suite au putsch de Rivette), deux premiers contes moraux (les moyens-métrages La Boulangère de Monceau et La Carrière de Suzanne) et, donc, un certain nombre de films pour la télévision. Une telle reconversion s’explique d’abord par des impératifs économiques : Rohmer ne souhaite alors pas, à quarante ans passés, revenir à l’enseignement, et se voit proposer, au titre de cinéaste et d’ancien professeur de français, de travailler à l’ORTF sur un programme pédagogique à destination des élèves.

Il y a en gros deux manières d’aborder cette sélection de films (douze ont été retenus, à l’exclusion notamment de ses documentaires sur Dreyer ou Lumière : les curieux se contenteront des archives de l’INA). La première consiste à les prendre ensemble, comme les différents morceaux d’une même œuvre. Evidemment, au-delà du concours de circonstances, ça n’est pas un hasard si, de tous les cinéastes de la Nouvelle vague, c’est Rohmer, qui s’est attelé à la tâche : son entreprise télévisuelle et pédagogique n’a sans doute pas l’ampleur de celle que démarre Rossellini pratiquement au même moment, mais elle témoigne néanmoins d’une volonté de diffusion du savoir des plus louables, dans l’esprit des années MJC, des années Malraux.

Et puis il y a les films eux-mêmes, inégaux, pas tous extraordinaires, mais toujours au minimum de très bonne tenue, et témoignant surtout d’une inventivité constante de la part du cinéaste, incapable de répéter le même parti-pris, toujours en quête de la solution qui saura le mieux se mettre au service du sujet (entretien, reconstitution, lecture, extraits d’adaptations filmées…). Passons rapidement sur les deux consacrés à Hugo, platement illustratifs – une récitation de poèmes sur des images de Guernesey qui ne révolutionne ni l’analyse littéraire ni le cinéma. Passons rapidement aussi sur Stéphane Mallarmé : Rohmer est allé chercher un acteur (plutôt bon) pour interpréter l’écrivain et reconstitue in extenso devant la caméra un entretien donné par ce dernier à l’Echo de Paris en 1891. Rien d’éblouissant, mais il y a tout de même quelque chose d’assez beau, dans cette croyance en la capacité de la télévision à faire revivre ainsi des rencontres qui n’auraient jamais du laisser de traces autres qu’écrites. Et puis le cinéaste et l’acteur ont l’air de s’être pas mal amusés à reconstituer les mimiques et maniérismes de l’auteur d’Un Coup de dés.

Perceval ou le conte du Graal et Don Quichotte de Cervantès s’inscrivent également dans cette veine érudite : pour le premier, Rohmer s’est fait historien médiéviste, disserte sur la longueur des manches portées jadis par les femmes, et esquisse l’histoire du Graal sur laquelle il reviendra en 1979 dans Perceval le Gallois (accessoirement son moins bon long métrage). Le second soumet au spectateur une succession de gravures de Quichotte et Sancho Panza à travers les siècles. Ça n’a l’air de rien, mais comme Hélène Waysbord, chargée de l’interviewer, le rappelle justement, c’est une démarche qu’à peu près personne ne suivait en 1965. Avec ce « petit » film, Rohmer n’est pas loin d’avoir inventé cette Histoire des représentations qui allait bientôt s’imposer comme une discipline universitaire à part entière. Ses Histoires extraordinaires d’Edgar Poe posent elles aussi la question de la représentation en reprenant des extraits de différentes adaptations filmées – un film d’Astruc, un soi-disant film amateur muet qui se révèle un canular, Rohmer lui-même interprétant le rôle central.

Il convient évidemment de réserver une place particulière aux entretiens, dans lesquels le cinéaste/téléaste apparaît, sans surprise, comme un poisson dans l’eau. Truffaut est passionnant sur l’Atalante. Les architectes Claude Parent et Paul Virilio dissertent sur le béton, les philosophe Brice Parain et Dominique Dubarle sur Pascal, annonçant de manière évidente l’entrée en matière de Ma nuit chez Maud. Soit l’origine de la fameuse logorrhée rohmerienne : précieuse parfois, possiblement irritante lorsque ses personnages (mais jamais le cinéaste) commencent à verser dans un intellectualisme creux, mais réservant aussi régulièrement de magnifiques surprises, lorsque le dialogue s’approfondit, se précise, que la joute de très haute volée se transforme en véritable échange (l’Entretien sur Pascal, en dépit d’un ton parfois un peu trop France Culture, reste de ce point de vue incomparable).

Restent les Métamorphoses du paysage, Les Cabinets de physique au XVIIIe siècle et Les Caractères de La Bruyère. De loin, les plus ambitieux, ceux dans lesquels le cinéaste a cherché à développer à la fois une réflexion et une mise en scène réellement personnelles. Métamorphoses du paysage est le seul à avoir été un peu commenté avant la parution du coffret. Cette ballade sur les routes de France se doublant d’un commentaire mi-nostalgique, mi-moderniste, sur les transformations de l’environnement, n’est pourtant pas, rétrospectivement, le plus marquant – les moulins, c’est beau, les usines, ça peut être beau aussi, voilà à peu près ce qu’on en retient. Très au-dessus, Les Cabinets de physique reconstitue avec beaucoup de précision les expériences scientifiques de l’époque. On pense un peu aux travaux de l’historien Daniel Roche, capable lui aussi de montrer le siècle dans toute sa matérialité et d’en peindre le portrait social et culturel.

Enfin, donc, Les Caractères. L’association de Rohmer à La Bruyère ne nous serait pas venu à l’esprit spontanément, mais il faut bien en convenir : c’est une évidence. Le cinéaste, qui a choisi des comédiens au jeu délibérément outré pour incarner les portraits de l’écrivain, n’a sans doute jamais touché d’aussi près au burlesque : c’est drôle, percutant, moqueur. Rohmer et La Bruyère ont en partage une acuité psychologique assez extraordinaire, capable de dépeindre en quelques traits (une phrase ; une mimique ou un regard) à la fois un individu, un type, un milieu, une époque. Pensons, pour ne citer que cet exemple-là, à la manière dont Rohmer présentait ses étudiants pleins d’assurance de La Boulangère de Monceau ou La Carrière de Suzanne. Il faudrait un jour revoir toute son œuvre à partir de ces prémisses-là.

On ne niera pas non plus que tout cela, par endroits, puisse paraître daté. Le meilleur documentaire ne ressort pas indemne de la vieille ORTF et Rohmer lui-même peut se montrer anachronique, avec sa courtoisie d’un autre âge, son érudition parfois légèrement poussiéreuse et ses rigidités. Rien de grave. Le cinéaste a, véritablement, créé une oeuvre télévisuelle, absolument passionnante pour la plus grande part.