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2
sur 5

De Twilight, on garde le souvenir d’une jolie parabole sur la vampirisation du corps adolescent. Le rapport à la chair, à l’interdit, déterminant dans la construction mythologique du vampire, trouvait un surprenant prolongement dans les éphèbes diaphanes mis en scène par Catherine Hardwicke. Les atermoiements des premiers émois, des premières pulsions, cette manière de craindre le sexe et le corps mais toujours d’y revenir, raffinait ce que Buffy nous avait répété des années durant : Bram Stoker est soluble dans le teen-drama. Dans ces conditions, enchaîner avec une relecture du Petit chaperon rouge, lui appliquer la même cure de jouvence, tombait sous le sens : d’un film à l’autre, les enjeux narratifs et symboliques sont les mêmes, loup-garou et vampire surgissant du même creuset mythologique. Sauf que cette fois quelque chose résiste, quelque chose qui a plus à voir avec la manière d’Hardwicke qu’avec sa volonté de twilighter le conte.

Au fond, il y a toujours eu deux lectures possibles du Petit Chaperon Rouge : l’une lycanthropique (le loup c’est mère-grand), l’autre morale (le loup c’est le sexe). Plus païenne, la première s’inscrit dans une longue tradition folklorique et se signale dans le fameux « Oh grand-mère ! Comme tu as de grandes dents ». La seconde lecture est, elle, essentiellement judéo-chrétienne : elle pousse à se méfier de l’inconnu, à craindre le mystère, donc à s’interdire aventures et galipettes. Deux pôles qu’on retrouvait déjà dans Twilight mais que Catherine Hardwicke peine cette fois à exploiter et faire communiquer. C’est qu’entre temps, la circulation s’est inversée. Alors que Twilight faisait entrer le vampire dans les codes de la fiction teenager, comme un séduisant agent infectieux, cette fois c’est le modernisme qui s’invite dans le conte : fantasy de carton-pâte et photo saturée accueille électro-rock et ambiance Calvin Klein. Si la méthode est la même, ce renversement de perspective s’avère fondamental : plus de double-fond psychanalytique, mythologique ou que sais-je dans le Petit chaperon rouge, juste une littéralité de chaque instant, celle du conte tout nu. De complément, le mythe est devenu sujet et se cherche un relais. Sur le papier, rien de rédhibitoire : c’est à nos ados opalescents qu’il incombe cette fois de contaminer le récit. Mais voilà : pour contaminer, encore faut-il pénétrer.

Au même titre que Twilight ne reniait jamais sa dimension teenager (c’était là sa beauté), le salut de ce Chaperon rouge ne pouvait venir que du conte lui-même, de sa manière d’en assumer la littéralité et de la pervertir de l’intérieur. Hélas, pour « surprendre » son spectateur, Hardwicke va préférer les stéréotypes du whodunit (c’est qui le loup-garou ?) aux archétypes du conte. Un choix contre-productif : en sortant des schémas préétablis du mythe, la réalisatrice se prive d’un cadre hors duquel ses obsessions vont tourner à vide. Une déconnexion entre intentions et narration qui aboutit à un étrange paradoxe : alors que tout rappelle Twilight, de l’androgynie généralisée à la mièvrerie des sentiments, on ne retrouve pas le trouble épidermique qui en faisait le prix. Il n’est ici question que de corps, d’animalité, de sexe, mais rien ne vient les incarner, les porter ou même les dialectiser. Rageant compte tenu du potentiel de cette adaptation. Il n’est qu’à voir les scènes intenses entre la belle et la bête pour comprendre qu’un autre film était en germe, plus radical, plus casse-gueule aussi. Un film qui aurait expédié l’identité du loup-garou dans la première bobine pour se concentrer sur le seul sujet qui vaille : comment une ado virginale va se faire dépuceler par un loup monstrueux. Ce film, il faudra attendre les ultimes secondes pour l’entr’apercevoir, le temps d’un regard troublé vers l’obscurité des bois. C’est seulement là, dans cette oeillade lascive et équivoque, que l’invitation attendue se lit enfin : « Alors, tu viens mon grand loup ? ».