Il y avait beaucoup à espérer de l’adaptation par Spielberg de ce classique de Roald Dahl. Cinq ans après Tintin, c’était l’occasion pour le cinéaste de se remettre aux manettes de la performance capture, cette technologie de prises de vues affranchie de la matière et de la gravité, capable de créer des mondes et de déplacer des montagnes comme si ceux-ci faisaient le poids d’une plume. À l’aune de ce programme formel, où la mise en scène se trouve presque entièrement réduite à une chorégraphie de volumes et de perspectives, Le Bon Gros Géant se révèle de prime abord moins radical, mais tout aussi excitant que son prédécesseur. Moins radical : parce que Spielberg revient ici à un genre, le conte pour enfants, dont la promesse d’aventure se leste toujours du poids de l’apprentissage moral. Tout aussi excitant : parce que le roman de Roald Dahl faisait justement de son récit d’initiation un challenge formel, un jeu d’adaptation entre deux échelles disproportionnées — d’un côté : une enfant dans un monde de géants ; de l’autre : un géant dans un monde d’hommes.

Autant que celles de Spielberg et à Roald Dahl, cette formule porte l’empreinte discrète de la scénariste Melissa Mathison, qui, de ET dans les années 80 à L’Indien du placard dans les années 90, aura chaque fois profité des bonds technologiques de l’époque pour approfondir le même récit de cohabitation fantastique, entre deux créatures venues de réalités différentes mais toujours condamnées à se séparer au bout du compte. Dans Le BGG, la magie de cette communion avait d’autant plus de raisons d’opérer qu’elle semblait livrer ses clefs d’emblée, et il n’est pas innocent que le meilleur du film se résume finalement à quelques instantanés : à un premier teaser d’abord, magnifique abrégé du cinéma de Spielberg, dans lequel une main monstrueuse vient s’emparer d’une petite orpheline cachée sous sa couette ; et à une affiche ensuite, tout aussi belle, où l’on peut observer cette main d’ogre soutenir paisiblement cette captive devenue complice, chacun plongeant son doux regard émerveillé dans celui de l’autre.

Or, c’est certainement le plus gros problème du BGG : au plus près des thématiques spielbergiennes, le film ne parvient jamais à maximiser sur la durée leur potentiel d’émotion, se contentant de dérouler un show fantasmagorique à la fois impeccable et grumeleux, comme anesthésié par sa maestria numérique. Rien d’étonnant, à ce titre, que la séquence la plus virtuose soit spécifiquement celle où il s’agit de cacher ce gigantesque CGI mobile au regard des badauds londoniens, comme on dissimulerait un éléphant dans un magasin de porcelaine. Scène de cache-cache superbe, qui rejoint le beau travail d’escamotage de Gareth Edwards sur Godzilla mais qui ne trouvera que peu d’échos dans la suite du film.

Car malgré des jeux d’échelles vertigineux et une efficacité narrative jamais démentie, rien ne semble devoir résister à la pâte numérique épaisse des techniciens de Weta Digital, laquelle aplanit toute tentative de merveilleux et jusqu’au potentiel horrifique de l’histoire (des enfants se font dévorer dans leur sommeil par une meute de bogeymen carnivores). On l’avait déjà souligné à Cannes : il manque au BGG cette image en plus ou en trop, cette ombre d’effroi traversant le tissu lisse du film et menaçant à tout moment de le déchirer. Cette image, elle pouvait pourtant surgir de nulle part : car le géant du titre n’est pas qu’un colosse bienveillant, il est surtout, et littéralement, un créateur de rêves, chassant les songes munis de son épuisette avant de les assembler selon ses fantaisies dans une forge pétaradante.

Un créateur de rêves mais aussi de cauchemars, redistribuant ses mirages aux enfants du monde entier et derrière lequel, dès lors, il n’est pas très compliqué de fantasmer un portrait de Spielberg, grand architecte du merveilleux à même de renvoyer à tout moment chaque spectateur à ses peurs les plus profondes. Mais là encore, c’est comme si le film digérait instantanément cette dimension réflexive, privant la mise en scène d’enjeux dramatiques et formels qui exigeraient du cinéaste qu’il sorte de sa zone de confort. D’où une certaine frustration, face à une promesse de chef-d’oeuvre sur-mesure mais incapable de transcender cette évidence.

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