Benjamin, un ancêtre de Moullet, a vu que sa chèvre avait été déplacée de dix mètres. Coup de sang, trois coups de pioche : il tue trois personnes. On ne rit ni ne pleure. L’alliance du dramatique et du comique passe par le doigt du malaise. Moullet, qui se revendique bas-alpin, est avare de sentiment. Il enfouit sous des apparences de platitude fonctionnelle la folie et la mort. Par exemple, il demande à la tenancière du tabac du coin si le boucher incarcéré qui a découpé sa fille et en a transbahuté les morceaux par voie de bus municipal lui a remboursé les sous qu’il lui devait. Dans cette Terre de la folie qui est à la fois un autoportrait, un essai de psycho-géographie et un documentaire sensationnaliste à la manière de Jacopetti, Moullet ne s’est jamais, ni à ce point enfoui, ni à ce point livré.

« Du sur-Paris Match de surface » : en débat, c’est ce qu’il revendique avoir fait. Autant Genèse d’un repas, son autre long-métrage documentaire, singeait la rigueur scientifique, autant La Terre de la folie singe le sensationnalisme. Le sensationnalisme d’un sujet : la folie meurtrière. Le sensationnalisme d’une forme : les trucs piqués à la télé – témoignages subjectifs des faits sans recoupement, micro-trottoir, reconstitutions en plan subjectif. On pourrait dire que ça vaut mieux, dès lors qu’on expérimente quelque chose, de l’expérimenter dans un cadre de convention (des Laurel & Hardy fonctionnent, par exemple, dans le cadre conventionnel de l’opérette). Mais le sensationnalisme (irritant) est passé à la moulinette du moullettisme (aussi irritant). Rationalisation pauvre : la « terre de la folie » est un pentagone délimité par cinq punaises reliées par un élastique sur une carte des Alpes de Haute-Provence (soit les « Basses-Alpes »). Succession plate : des crimes sans autre lien apparent que la géographie (et puis il y a Volx, et puis il y a Eourres, et puis il y a, et puis il y a). Caricature de soi : épaules forcément rentrées, joues forcément gonflées, élocution forcément jouée plus pénible qu’au naturel, et les excuses de rigueur quand Moullet prend « en direct » la placed’un interviewé qui a fait faux-bond. Le sensationnalisme est défait par la star (Moullet), mais une star de l’aridité. Au bout du compte, à cause de la pauvreté, de l’accumulation, de Moullet, le sensationnel n’a plus rien de spectaculaire. Paradoxalement, c’est à partir de là qu’il y a risque de contamination et que la folie gagne, égrenée en un chapelet de saucisses maigres.

Le point de départ de La Terre de la folie est plus que douteux. Dans les Basses-Alpes il y a plus de coups de folie qu’ailleurs et Moullet, bas-alpin par le sang, craint pour lui-même. Genèse d’un repas, c’était le piège de l’objectivité. La Terre de la folie, c’est celui de la subjectivité. Alors qu’il faudrait recueillir des statistiques et les comparer avec celles d’autres territoires pour savoir si la folie meurtrière est si répandue dans les Basses-Alpes, Moullet en reste au vécu, à son intime conviction et à son histoire personnelle. En matière de psycho-géographie, souvent l’enquête se construit et débouche sur la fiction (Ce cher mois d’août, film de Miguel Gomez), se diffracte et débouche sur le fantastique (Noé, roman de Jean Giono sur Marseille, ou Un Roi sans divertissement, roman du même sur les environs de Manosque – là où a tourné Moullet), s’emballe et débouche sur la folie (L’Abomination de Dunwich, nouvelle de Lovecraft). Dans ce dernier cas, on imagine un enquêteur rationaliste (le narrateur) qui doute que les bizarreries qu’il observe dans une population et sur un territoire aient un lien. Il réunit des informations et acquiert la certitude que « tout converge ». Il trouve même de quoi prouver que le cosmos entier est touché et que la cause des phénomènes est unique. Bref, l’enquêteur devient fou. Au lieu de ce narrateur en proie au délire d’interprétation ou à la paranoïa, qui fait tout converger, Moullet recense, sépare, isole, range par village, trouve pour chaque cas une cause (l’atavisme, le nuage de Tchernobyl, le vent, le grand banditisme…), et son enquête repart éternellement de zéro. Moullet ne peut donc pas débloquer plus qu’il ne débloque par principe, et son film ne peut pas s’emballer. Paradoxalement, La Terre de la folie résiste à la folie (voir la construction : les Satanistes et les sectes travaillées par le cosmos sont au début, les faits divers les plus célèbres sont à la fin, et la toute fin est une clôture en queue de poisson sur une scène de ménage, avec mise en abyme comme dans Anatomie d’un rapport).

Parmi toutes ces torsions, la plus belle concerne le rapport de Moullet aux interviewés : tous également atteints. On dirait que chacun à sa manière chérit le cas particulier de folie qu’il narre comme s’il s’agissait du sien. Chacun a son « fou gardien » et devient le garde-fou de l’autre. Fous = anormaux. Par sa Terre de la folie, Moullet tue la périphrase. Le cinéma français, lui, la cultive, dans l’espoir que les spectateurs (ou les lecteurs de commission) « entrent bien dans le film » et que le film soit « senti », « habité », « humain » ou « intériorisé ». En se repliant sur l’indifférence de la mise à plat, Moullet et sa Terre de la folie montrent qu’il est possible de se livrer autrement. Confidence d’un avare au sujet de la folie : « J’adore parler de ça. J’aurais pu poursuivre la tradition familiale et puis non, je n’ai pas tué trois personnes, j’en ai même tué aucune jusqu’à aujourd’hui. Et j’en suis fier ».

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