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5
sur 5

Le cinéma de Hong-Kong est un grenier surchargé, qui recèle encore de nombreuses de pépites à exhumer. Tandis que deux chefs-d’oeuvre de King Hu (Raining in the Mountain et l’ahurissant Touch of Zen) ressortent en DVD, la reprise en salle de La Rage du tigre (The New one-armed swordsman, 1971) permet aujourd’hui d’attirer l’attention sur un autre cinéaste majeur méconnu en Occident : Chang Cheh, esthète de la violence et du romantisme au masculin, maître de John Woo et auteur d’une soixantaine de longs métrages entre 1950 et 1993.

La Rage du tigre est en réalité le troisième film d’une trilogie entamée en 1967 avec Un Seul bras les tua tous / The One-armed swordsman, dont Tsui Hark réalisera un remake en 1995 : The Blade. Il se distingue pourtant des deux précédents par sa noirceur et son outrance dramatique : si le héros devient ici manchot, ce n’est pas par accident mais parce qu’il perd un duel ; il avait en effet convenu avec son adversaire que le perdant aurait le bras tranché et renoncerait à jamais à toucher un sabre. Plutôt que subir cette humiliation, Lei Li s’automutile. Réduit à jouer les larbins dans une auberge miteuse, le manchot accepte les pires outrages, avant d’être forcé de reprendre du service pour abattre le responsable de son infortune. L’histoire ici importe peu : La Rage du tigre est une véritable épure du récit de vengeance à la structure narrative parfaite, évoquant les westerns d’Anthony Mann ; un puzzle dont les pièces s’emboîtent au millimètre, et que le réalisateur fait voler en éclat dans un final baroque, dont la disproportion est à la hauteur de la colère longtemps rentrée du héros. Le cinéma de Chang Cheh se reconnaît en effet immédiatement à ses brusques explosions de violence, et si La Rage du tigre ne comporte aucune scène de torture -péché mignon du réalisateur-, il contient, en plus de l’automutilation de Lei Li, une autre séquence estomaquante : la fin atroce d’un guerrier suspendu horizontalement par les quatre membres puis tranché en deux d’un coup de sabre. Mais plus encore que sa violence, c’est le romantisme d’un film transcendé par la grâce de ses deux interprètes masculins -David Chiang et Ti Lung, revu dans Le Syndicat du crime– que l’on retient. A tel point que le premier rôle féminin passe totalement au second plan, se rebiffant même face aux démonstrations d’amitié plus qu’équivoques que s’autorisent les deux jeunes gens. Plus qu’un simple film de sabre -on s’y bat en réalité assez peu, et les jeunes premiers ne sont pas, comme souvent dans le cinéma de Hong-Kong, des experts en arts martiaux-, La Rage du tigre est une fresque héroïque à la beauté persistante.