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4
sur 5

Parti filmer le Rwanda dix ans après le génocide de 94, Denis Gheerbrant a ramené un documentaire assourdissant et silencieux. Nul dispositif étouffant ici, mais le simple choix de filmer lieux et personnes sur le fil d’un retour en arrière en forme de vagabondage intime. La caméra se pose dans une rue de Kigali, des enfants s’approchent avant de s’éloigner, laissant la vie des rues reprendre son cours, battant au rythme des marches lentes et des petits commerces absurdes et bruyants. La voix de l’auteur fait le relais entre scènes de pure description et discrets décrochages introspectifs. Seule ambition, ouverte à tous les vents, remonter à l’origine de ce refrain connu : comment tout cela a-t-il pu arriver ?

Le cinéaste trouve en quelques personnages, survivants des massacres, enfants ou génocidaires, les points de repère d’une marche où tout ce qui a trait au passé (témoignages et souvenirs) est immédiatement propulsé vers l’avant. La force du film ne réside pas ailleurs que dans cette constante avancée, où la réponse devient presque secondaire, vides du cadre et silences des voix se chargeant de convoquer les fantômes du passé en toute pudeur, sans le moindre effet de complaisance. Le reste est affaire de trajectoires et d’ouvertures (décollage d’un avion au dessus des collines ou plans larges ouverts sur l’infini verdoyant), de signes ou d’affects prenant peu à peu le contrôle de la narration (sourires et danses un peu partout).

Cette simplicité ne sombre jamais dans le relâchement, Gheerbrant privilégiant une sorte de retrait actif au détriment de tout élan de fascination. Ses questions comme sa façon d’agiter constamment le spectre des responsabilités (la longue séquence d’interrogatoire d’un accusé) empêchent Après de tomber dans la béatitude et de se conformer à l’optimisme que suggère trop aisément son mouvement. La neutralité immobile du filmage, cette belle capacité à embrasser un réel chargé de mille questions en suspens donnent à la longue cérémonie finale une étrangeté diffuse, inquiète, à mille lieues de tout embonpoint folklorique.