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3
sur 5

Fin d’été, très remarqué dans la programmation de l’ACID du Festival de Cannes 1998, les frères Larrieu apportent avec La Brèche de Roland une nouvelle preuve de leur talent. Si le film bénéficie d’un effet d’annonce démesuré -rumeur sourde et positive des festivaliers qui se souviennent qu’un film, un soir, les sauva de l’ennui quotidien, monnaie courante des festivals de courts métrages-, nul doute qu’il tranche sur la production française habituelle, qu’il s’éloigne même avec subtilité et élégance d’une certaine manière de faire du cinéma en France, jouant l’effet de surprise, le décalage drôle quand les autres préfèrent le confort du prévisible et du travail (trop) bien fait. Pas de quoi crier au génie tout de même. On peut souligner une originalité sans pour autant faire le jeu faux du « nouvel auteur indispensable », de « la durée revisitée », etc. A La Brèche de Roland on reconnaîtra surtout -sinon une écriture- un ton réjouissant servi par des comédiens d’une justesse impeccable. C’est déjà pas mal par ces temps de disette !

La brèche du titre renvoie à deux réalités : destination d’une randonnée familiale qui s’engage et se poursuit sous les auspices bien connus de la fatigue et de l’énervement passagers, elle est d’abord un fameux lieu de montagne des Pyrénées, où fut conçu il y a quelque trente ans le père-guide de cette excursion qui ne s’appelle pas Roland pour rien. Les réalisateurs filment la montagne de façon magnifique, jamais dans l’optique facile de la « belle vue » mais, au contraire, à partir du cheminement parfois difficile des personnages, dans le « possible » -différent pour chacun d’eux- qu’ils essaient de s’inventer pendant leur montée au sommet. Ces plans de montagne sont d’autant plus remplis de sens qu’ils se superposent aux tourments de Roland, personnage drôlissime creusant sa brèche intérieure en même temps qu’il essaie de sortir de cette posture mentale -Amalric était l’acteur rêvé d’un tel personnage-, en jouant sans cesse le discours de l’homme de nature contre l’homme de culture.

Car l’autre grand intérêt du film des frères Larrieu, c’est son intelligence dans le retournement des situations. En effet, le film fonctionne selon un principe de renversement à double détente : d’une part les réalisateurs prennent le contre-pied des fictions intimistes « à la française » en déplaçant le terrain de la querelle familiale de l’espace fermé de la chambre de bonne vers l’espèce ouvert de la haute montagne ; mais c’est pour mieux y revenir et affirmer, avec une ironie salvatrice, que le grand air n’apprend rien, que les préoccupations ne changent pas avec l’altitude, que les secrets sont toujours de famille malgré le panorama qui s’étend à perte de vue. Le personnage de Roland regarde ses pieds et non le paysage ; quand sa fille lui apprend son homosexualité, sa réaction ne reprend guère l’attitude ouverte et détendue qu’il préconise à son fils à l’ouverture du film. L’originalité de La Brèche de Roland et sa drôlerie tiennent beaucoup à ce jeu sur l’apparence du grand air et sur la réalité des affres intérieures.