« Jamais cour n’a eu autant de belles personnes », nous dit l’une des premières phrases de La Princesse de Clèves. C’est donc sous l’égide de la beauté que cette Belle personne nous livre les affres sentimentaux de jeunes gens d’un lycée du 16e arrondissement. Même si Honoré s’en défend, on ne peut s’empêcher de penser que la beauté est chez lui affaire de classe : classe sociale (la grande bourgeoisie affichée de ses héros et de ses comédiens), classe vestimentaire (tous sont d’un chic dernier cri), classe lycéenne (la jeunesse comme rempart absolu contre toute forme de laideur). La passion bourgeoise est le grand sujet d’Honoré.

Du roman, Honoré n’a gardé que la trame sentimentale, excluant d’emblée tout le réseau complexe de la morale (celle de la noblesse, de la famille, et enfin de l’héroïne elle-même), assumant une forme de naïveté qui consiste au fond à en évacuer la part de critique sociale (in fine, l’héroïne finissait par décider pour elle-même et par elle-même sans qu’on sache très bien la part d’aliénation ou au contraire de foi personnelle qui l’animait). Chez Honoré, la morale, si elle existe, est le fait d’un farouche individualisme, de décisions motivées non par le dehors mais par l’intériorité de l’héroïne. Pas de rébellion particulière ici, juste une manière de faire avec les affects, assez belle parfois tant ces corps pas tout à fait finis sont soudainement plongés dans un maelström de passions qui les dépassent (la séquence où les élèves écoutent un air d’opéra chanté par la Callas, corps et coeurs adolescents pas encore au fait des douleurs du coeur contre une hyper conscience tragique adulte), agaçante aussi dans sa manière de refouler la dimension insurrectionnelle de la passion amoureuse. A la différence d’un Truffaut, par exemple, chez qui la passion est autant une douleur qu’une révolte contre les choses.

Pour autant, La Belle personne n’est jamais le film d’esthète qu’on pourrait attendre d’un tel choix, Honoré ayant à coeur d’opérer avec une sorte de fragilité formelle qui fait à la fois sa force (cette fragilité faisant parfois vibrer le vivant sous l’écorce plastique des visages) et sa faiblesse (son romantisme gris-beige est dépourvu de fulgurances). Curieux cinéaste que Christophe Honoré, jamais complètement inscrit au coeur des choses, décidément amoureux de la surface, des formes extérieures que revêtent les êtres, et qui par là même touche aussi, paradoxalement, à de vrais instants de grâce (le coup de foudre entre Lea Seydoux et Louis Garrel). Impression tenace que les paroles flottent, que les mots ne pèsent pas (ici toutes les voix semblent égales), mais que les corps, au contraire, sont là pour irradier de leur pure présence, que la beauté d’un visage suffit à faire fiction. Rien que pour cette croyance, Honoré est un cinéaste qui compte, même si on attend toujours le film qui le mènera au-delà de cette surface.

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