L’événement que constitue la sortie de L’Homme sans âge, en ce qu’elle signifie le retour de Coppola à la mise en scène, dix ans après L’Idéaliste, en floute un peu la réception, au moment d’évaluer et commenter cet objet bizarre adapté d’une nouvelle de Mircea Eliade. Il faut bien ôter le voile d’impatience qui trouble forcément la vue tandis que l’on a enfin sous les yeux ce nouvel opus qui, disons-le d’emblée, s’avère inégal. Un film inégal, et qui laisse perplexe en bien des endroits.

Les premières minutes du film sont étourdissantes : un vieil homme ruminant, traversant la rue, est soulevé de terre par un éclair blanc – foudroyé. Nous sommes en Roumanie, en 1938, et l’éminent professeur de linguistique Dominic Matéi, septuagénaire au moment de son accident, vit une curieuse convalescence. Il rajeunit, ses dents tombent et d’autres repoussent, neuves, si bien que lorsque ses bandages de grand brûlé lui sont retirés, le professeur Matéi a retrouvé le corps et la vitalité d’un homme de 35 ans. Pareil miracle est un vieux fantasme de Coppola, qui n’a cessé de mettre en scène de tels allers-retours dans l’âge, plus ou moins explicites : dans Peggy Sue s’est mariée et Jack, bien sûr, mais aussi, d’une certaine façon, dans les Parrain, dans et même dans Outsiders ou Rusty James, qui sont à leur manière des fables sur la jeunesse éternelle. N’imagine-t-on pas, non plus, que le fleuve à remonter d’Apocalypse Now n’est pas aussi le fleuve d’Héraclite ? Et que Jardins de pierre, ce film sur des pères qui enterrent leurs fils, n’inverse-t-il pas lui aussi les chronologies ? Cette obsession coppolienne du voyage à travers les âges d’une seule vie est donc loin d’être une nouveauté et s’agence en une quête déraisonnable et obsessionnelle (façon Conversation secrète). Elle prend la double forme ici d’une remontée dans le temps à l’échelle de la vie du héros et à l’échelle de l’humanité toute entière : Matéi en effet voit dans son rajeunissement l’aubaine de pouvoir terminer l’œuvre de sa vie, un livre sur l’origine des langues, et pour cela il lui faudrait un passeur, quelqu’un capable de s’approcher au plus près du moment où l’humanité a articulé ses premiers mots. Deuxième miracle, Matéi rencontre une jeune femme frappée elle aussi par la foudre, et qui se retrouve douée de glossolalie et habitée par l’esprit d’une princesse indienne qui, chaque nuit, remonte plus avant dans le déroulé des siècles. Mais cette femme, Veronica, qui a les traits d’une autre femme autrefois aimée, Matéi la vampirise (façon Dracula), l’épuise, la fait vieillir en accéléré.

Bref, L’Homme sans âge figure une sorte de film-somme où les grands thèmes du cinéma de Coppola sont convoqués et passés à la moulinette d’un romanesque échevelé, tendance serial. Car à la lecture de ce bref résumé, et c’est la grande surprise du film, on sent le cinéaste comme appelé par un grand souffle aventureux. De fait, défile ici tout un imaginaire de film d’aventures un peu bricolé, comme cette invraisemblable expédition en Inde, sorti d’on ne sait quel Indiana Jones discount, ou cet épisode limite série Z mettant en scène des nazis d’opérette. Tout cela est à la limite du foireux ou du grotesque, de même que les nuits de délires métempsychotiques où Veronica, visitée par l’âme de la princesse indienne, remonte de l’araméen au babylonien en passant par l’égyptien, donnent à l’ensemble un côté The Fountain un peu inquiétant.

Si l’intrigue fait songer à du Umberto Eco sous acide, il n’en reste pas moins que se joue là quelque chose comme une promesse. Quelques scènes sublimes, comme cette discussion qu’on croirait arrachée au Parrain sur fond de sunset qu’on croirait arraché à Outsiders, se chargent de nous rassurer quant à la maestria intacte du cinéaste. Mais surtout, voir Coppola se lancer dans un tel projet, au risque de l’échec ou du ridicule, impressionne beaucoup. Cette vitalité chevaleresque, quasi héroïque, qu’il faut pour tenir ensemble, comme ici, l’archaïsme et le contemporain (tout ce qui tourne autour des langues, peut-être pas réussi, mais franchement passionnant), le grand style et l’humilité artisanale, la sophistication (narrative notamment) et l’ample éclat du style jaillissant par endroits ; cette ambition folle et prométhéenne, qui est la marque des personnages de Coppola et que le cinéaste prend à bras le corps à son tour ; cette santé, aussi désordonnée, excessive soit-elle. Tout cela s’avère au fond assez enthousiasmant. Vu sous cet angle, comme une ruade de vieux maître bien décidé à revenir sur le devant de la scène, même le maquillage cheap de l’acteur roumain barbouillé en moine tibétain laisse une trace d’émotion que l’on espère décuplée par les prochains films de Coppola.

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