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3
sur 5

Parmi les multiples graals entretenus par le cinéma, il y a un projet de Paul Verhoeven qui en a fait fantasmer plus d’un : Crusades. Le Hollandais a régulièrement relancé ce projet de film sur les guerres saintes médiévales, où Schwarzie serait parti à l’assaut de Jérusalem au nom de Dieu, sur un scénario de Walon Green, un des co-auteurs de La Horde sauvage. Quasiment vingt ans après que ce film aie été annoncé pour la première fois, un autre cinéaste s’est emparé du sujet : Ridley Scott. Sur le papier, Kingdom of heaven faisait très peur : Orlando Bloom, le dernier minet hollywoodien sauvant la ville sainte du siège de Saladin et Eva Green, la découverte du Dreamers de Bertolucci, remplaçante de Diane Kruger (Troie) en splendide potiche européenne recrutée par Hollywood, filmés pendant 2h30 par un cinéaste plus pompier qu’inspiré sur ses derniers films, ça ne sentait pas très bon. Encore moins après les récentes déconfitures de tentatives de renouveau des péplums façon blockbusters.

Surprise, donc : Kingdom of heaven évite de s’asphyxier dans la boursouflure mégalomane comme l’Alexandre d’Oliver Stone pour faire presque figure d’oeuvre humble de la part d’un Ridley Scott qui laisse de côté ses tics esthétisants les plus agaçants (grandes orgues à la Vangelis, syndrome spot de pub pour l’huile d’olive Puget qui gangrénait son Gladiator). Scott ayant fait le choix étonnant de se focaliser sur l’humain plus que sur le spectaculaire, pas pour autant inexistant parce qu’il y a quelques scènes de batailles. Reste que l’option tout digital a été écarté : pas d’armée de soldats virtuels en numérique, mais l’armée du Maroc au grand complet pour des instants homériques qui prennent une chair qui avait tendance à se désagréger dans le cinéma d’aventure contemporain.

Logique pour un film qui vise autre chose qu’une reconstitution en carton pâte d’une ère médiévale. Comme indiqué sur les cartons d’ouverture et de fermeture du film, Kingdom of heaven cherche à se refléter dans le conflit actuel au Proche-Orient, faire dans l’explication pédagogique de ses racines (la première version du scénario s’ouvrait d’ailleurs dans le Jérusalem d’aujourd’hui sur fond d’Intifada). Ce point névralgique du film constitue néanmoins son talon d’Achille : il donne dans la longuette première partie du film des airs de docu-drama, certes hyperdocumenté, mais un brin fastidieux pour décrire les rôles et les arcanes du clergé comme de la royauté, chaque rôle y allant de son explication de texte. Heureusement allégée par la majorité des comédiens, les seconds rôles (Irons, Thewlis, Gleeson ou un Edward Norton masqué) se prenent au jeu, parfois de manière plus légère que Bloom, qui, s’il se tire très décemment de sa tâche de pilier central, se lance un peu trop souvent dans une introspection monolithique ; alors que le comédien n’a pas encore les épaules suffisantes pour ça.

Un peu à l’image des choix narratifs de Scott, curieusement éloigné du douteux révisionnisme de La Chute du faucon noir. Jusqu’à parfois approcher une vision du monde à la Verhoeven, quand il dépeint une Eglise corrompue, où des codes de chevalerie qui s’arrangent avec les moeurs des civilisations modernes pointant à l’horizon. L’option éthique d’une ode à la tolérance dégoulinant malheureusement sur ce portrait d’un libre-arbitre tentant de s’écarter des notions de Bien ou de Mal. Kingdom of heaven a donc souvent le cul entre deux chaises, surtout son scénario, qui hésite entre fine psychologie et trait forcé ; la belle idée de cultures musulmanes et catholiques aussi raffinées et sophistiquées l’une que l’autre pouvant côtoyer deux grotesques chevaliers renégats complotant contre le Roi. Un grand écart permanent qui risque d’atteindre jusqu’au spectateur qui sera probablement partagé entre un honorable film d’aventures à l’ancienne et un cours théorique parfois trop unidimensionnel. Scott n’est donc pas à la hauteur d’un Verhoeven (ou d’un McTiernan qui aurait sans doute fait merveille avec ce film), faute d’assumer une réelle ligne directrice. Kingdom of heaven lui refuse une fois encore l’ouverture des portes du royaume des grands cinéastes, mais certaines scènes très réussies du film donnent envie de l’encourager à persévérer dans sa propre croisade. Laquelle ? Devenir un réalisateur qui fait des films d’auteur pour grand public.