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sur 5

De Jeanne d’Arc au cinéma, le pieux cinéphile retient surtout deux choses : le visage muet en gros plan de Falconetti qui pleure (chez Dreyer) ; la parole « blanche » de Florence Delay suivant scrupuleusement les minutes des procès de Jeanne (Bresson). Pour sa Jeanne captive, Philippe Ramos, maladivement cinéphile, a retenu la leçon de ses maîtres. Côté Dreyer, omniprésence du gros plan : sa Jeanne – Clémence Poésy – est montrée sous toutes les coutures – cheveux, oeil, oreille, dents, sexe – et l’actrice « au pain de douleur et à l’eau de détresse » pleure abondamment. Comme le Moyen-âge qui en faisait une preuve de grâce, Ramos aime les larmes. Sa Jeanne, à part un sourire échappé quand elle réentend ses voix au trois-quarts du film, est triste à mourir, et d’ailleurs, le prologue la montre en train de se suicider – elle est loin, la funny face de Jean Seberg dans la version de Preminger. Côté Bresson, l’austérité est plus que respectée : plongeant le spectateur dans un silence assourdissant, Ramos a choisi de montrer une Jeanne mutique (dans tout le film, l’interprète a peut-être quatre échanges avec ses partenaires) qui ne parle qu’à Dieu et en voix-off. C’est là qu’on retrouve Bresson car le texte lu par la comédienne respecte la parole de Jeanne D’Arc telle que les sources historiques nous l’ont légué.

Qu’ajoute Ramos à l’univers maladroitement reconduit de ces deux monstres de cinéma ? Un autre monstre justement, qui n’allège pas vraiment le tableau : Tarkovski, le poète des quatre éléments et l’auteur d’Andreï Roublev, film-repère. Comme il joue à Dreyer et Bresson, Ramos joue aussi à Tarkovski : le vent souffle dans les arbres, le ciel fait une chorégraphie de nuages, un pot de miel vient de tomber sur le sol carrelé, une toile déchirée découvre un ciel.

Il y avait pourtant une originalité dans le projet de Ramos, avant d’arriver à cet exercice de style vain et piteux : raconter Jeanne d’Arc par les bords, par les creux de son histoire. Le film évacue en effet, et avec un certain courage, tout, ou presque, ce qui intéressa les prédécesseurs de Ramos, tout ce qui nourrit le « scénario Jeanne d’Arc » : l’épopée militaire jusqu’au sacre (Preminger, Rivette), le procès (Dreyer, Bresson) et même le bûcher (Rossellini), traité en hors-champs avec la belle scène des cendres jetées le lendemain par la soldatesque anglaise. Il y avait dans ce scénario moderne une promesse, que gâche Ramos en échouant à donner corps et crédibilité à tout ce qui échappe à la batterie d’effets de style. Les personnages qui suivent Jeanne dans sa captivité et sa passion – guérisseur au pot de miel, moines défroqués ou illuminés presque parodiques – n’ont pas de poids. Quand aux chichis de la mise en scène, ils gênent et n’apportent rien, le sommet étant atteint par les ralentis intempestifs et plus ou moins aléatoires qui saturent le récit, absurde (et hideuse) touche arty qui tue sans sommation toute possibilité de grâce.