A la grande recyclerie hollywoodienne, les pastiches pullulent toujours, petites machines conscientes d’elles-mêmes mais déjà bonnes pour la casse. Jack Reacher n’annonce aucune révolution dans le domaine, mais se montre plus futé que la moyenne au petit jeu d’enfilages de perles vintage. Pas si loin d’un Refn (mais beaucoup plus en retenue), Christopher Mc Quarrie malaxe un inconscient global plus qu’il ne subvertit un modèle spécifique, visant une sorte de parodie sérieuse et intemporelle, hors de toute chronologie des genres. L’histoire du polar, donc, est sens dessus-dessous : après une ouverture à la Don Siegel, promettant un solide  ancrage seventies (l’œilleton de la caméra se confond avec la lunette du sniper, comme au générique du premier Harry), se profile peu à peu une machination très marquée 90, avec faux coupables et paranoïa galopante. Pour en venir à bout, le récit s’offre un cador en cuir, pure formule des années 80, G.I. Joe irréductible dont le nom renvoie au Hercule reaganien convoqué par Mc Tiernan dansLast Action Hero (« Jack Slater »). A la fin, les années 70 reviennent quand la morale vigilante de Reacher éclate au grand jour : au pays des corrompus, c’est chacun pour soi, selon la loi du Talion ou bien sans loi du tout.

 

Contournant la réinvention vaseuse d’un seul sous-genre, le mélange homogène se rend imperméable aux  clins d’oeil superflus, trop labyrinthique pour se contenter d’être parodique. Trop opaque, aussi : on ne sait pas à quel niveau exactement se situent les enjeux de cet espèce de monstre théorique (Jack Reacher est-il un film politique ? Satirique ? Purement onirique et impressionniste, comme Drive?). D’où un rapport ambigu au fameux « degré de lecture », tellement orienté dans les hommages officiels, même ceux des maîtres aussi aguerris que Tarantino. Ici, la mandale est juste et rieuse à la fois, moins drôle que drolatique, parce que robotisée. Cruise châtie à tour de bras, surpuissant, amusant, risible et plastifié comme peut l’être Chuck Norris. Ce flou ne passionne qu’un temps, cela dit, et se révèle en bout de course un peu absurde, comme si Mc Quarrie, en savant fou, ne cherchait qu’à tester la capacité d’immersion face à un récit déjouant ou exagérant sans cesse les horizons d’attente. A l’image de ce Herzog papal, comme débarqué des classiques expressionnistes de ses aïeuls : sur ses épaules devraient reposer quarante ans d’étrangeté, mais le croque-mort pourrait être joué avec la même aura sclérosée par, au hasard, Jerry Seinfeld. On ne sait pas sur quel pied danser à chaque sentence lâchée, on rit un peu, mais jaune, comme devant un gadget idiot –  le film, d’ailleurs, ne se présente pas autrement.

 

Reste le vrai pivot de l’ensemble, Tom Cruise, Superman sous couvert. A rebours d’une maturité « sur le retour » très en vogue, l’acteur apparaît rajeuni, en scientologue heureux et en somme miraculeuse de tous ses rôles d’action. C’est le vieux coup de la gueule-palimpseste, savoureux parce qu’il ne cherche pas à produire un commentaire intelligent, mais simplement à entretenir un trop-plein en ébullition : Ethan Hunt, Charles Bronson et le Maverick de Top Gun se bousculent dans ce corps, lui font traverser les pires embûches, donnant leur superbe à des chorégraphies réellement folles. Exemple : cette traversée d’un dangereux no man’s land par un Reacher en roue libre, dont la voiture encaisse les balles comme Tony Montana – mais sans mourir – sous le regard assoupi d’un tireur d’élite un peu trop vieux (Robert Duvall, autre spectre divin, et ancien mentor de Cruise dans Jours de tonnerre).