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3
sur 5

Grand Prix de la dernière édition de Cinéma Du Réel, ce documentaire de Mehran Tamadon s’avance avec le genre de pitch dont on fait la meilleure télé-réalité. Soit cinq Iraniens que tout oppose (l’un est laïque et réside en France, c’est le réalisateur du film ; les quatre autres sont mollahs et fervents prosélytes de la République Islamique d’Iran), réunis à la faveur d’un week-end à la campagne, au domicile iranien de Tamadon, pour battre le fer du discours autour de la question du “vivre ensemble” — notion chère à l’hôte, qui y voit la marche contre quoi butte la société iranienne depuis la Révolution de 1979. 

Le film oscillera dès lors entre séances de débat et à-côtés quotidiens, les unes contaminant les autres et vice-versa. Un dispositif domestique qui souligne autant la force du projet que ses limites. Au premier abord, difficile en effet de reprocher à Tamadon d’abattre les barrières du discours officiel, de reconvertir son salon en agora cordiale et chaleureuse, où les avis de chacun s’exprimeraient de la même hauteur. Il y a là l’idée que tout serait possible à la lumière de la complicité, de l’écoute et de la taquinerie, que l’essentiel serait de rire avec son adversaire, au gré des barbecues nocturnes et des petites expériences sociologiques. Mais ce mode opératoire plaisant et naïf ne mettra pas longtemps à se retourner contre la bonne volonté diplomatique de son initiateur, un peu comme un premier de classe se ferait chahuter à sa propre fête d’anniversaire par de plus costauds que lui.

Tout à sa convivialité volontariste, Tamadon semble avoir oublié de préparer sa défense et d’affûter ses arguments. D’où le sentiment que le film progresse plutôt dans le dos du protagoniste, au fil d’une entreprise cumulant tous les signes de la défaite : défaite des bonnes intentions face au rouleau compresseur intégriste, sa maïeutique spécieuse et ses syllogismes tordus. Déstabilisé au tournage mais impartial au montage, le réalisateur conserve toutes ses hésitations et ne fait pas mystère de son désarroi face à des raisonnements adverses érigés comme autant de pièges, obligeant trop souvent l’hôte à fuir les territoires politiques qu’il s’était promis de conquérir (la laïcité, la liberté, le droit des femmes).

Mais si la leçon de conformisme occidental tourne court, la machine cinéma, elle, ne s’arrête pas. C’est que, médiocre débatteur, Tamadon n’en oublie pas de tirer après coup sur certaines ficelles du spectacle – “Plus réussi est le méchant, plus réussi sera le film”. Il faut ainsi porter au crédit du réalisateur d’avoir fait du pire ennemi le meilleur personnage, en l’espèce d’un ogre de certitude et de rhétorique brillant, que les distributeurs se sont montrés bien inspirés d’asseoir, regard tendu et main levé, en face du réalisateur sur l’affiche française. Poli, sympathique, gentiment roublard, il saura aussi s’avérer terriblement inquiétant lorsque au hasard d’un bavardage jamais anodin, il feindra de menacer le réalisateur de “conséquences” pour trois années de cohabitation hors-mariage. Ou bien lorsque, prenant provisoirement congé d’une discussion, on l’entendra négocier au téléphone une houleuse affaire d’avortement.

C’est dans ces moments-là qu’on ressent la fragilité du ring idéaliste aménagé par Tamadon, où la parole propage ses velléités dialectiques sans jamais se libérer complètement du joug environnant. Un voile de menace transparent mais tendu, perceptible dans la manière que le cinéaste a de se reprendre et de se modérer aux portes des sujets sensibles, de constamment faire avancer sa parole sur des oeufs. La question que l’on se pose souvent est de savoir si le film a raison d’en passer par cette suite de compromis et d’aveux d’impuissance, qui conduisent tranquillement le projet initial à son échec. Car au lieu de faire entendre raison ne serait-ce qu’un seul instant à ces quatre islamistes d’Etat, ce week-end paraît plutôt consolider leurs positions, chacun repartant avec ses convictions intactes.

Au fond, la réussite trouble d’Iranien tient davantage à un renversement inattendu : c’est qu’en cherchant à éclairer ces obscurantistes patachons sur les réformes nécessaires à leur pays, Tamadon tend malgré lui un miroir aux contradictions et apories du progressisme occidental. Ironie un peu cruelle, qui voit le courageux (mais faiblard) programme d’évangélisation démocratique se retourner peu à peu contre son missionnaire, dans une sorte de modernisation live des Lettres persanes de Montesquieu.