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3
sur 5

Après Ennemis intimes, documentaire remarqué sur sa relation tumultueuse avec l’acteur Klaus Kinski, Werner Herzog renoue avec un genre qui lui a souvent réussi (Aguirre, Fitzcarraldo) : la fiction historique halluciné. A l’inverse des démarches commémoratives et édifiantes qui sont le régime général du « film historique » (très en vogue en ce moment), le cinéaste allemand ne s’est toujours intéressé au passé que pour y trouver l’argument qui nourrit le meilleur de son cinéma : la folie, l’excès, la démesure. Effaçant presque le contexte des événements qui servent de base au scénario, il s’agit pour lui de conduire le récit vers un ailleurs fantastique ou métaphysique. Pour Herzog, l’Histoire est d’abord un chaos, un désordre où les personnages sont plongés jusqu’à dissolution, l’enjeu du récit étant précisément leur résistance plus ou moins forte à cette mise à l’épreuve. A l’image des rapports sado-masochistes Herzog/Kinski, Aguirre ou Fitzcarraldo mettent en scène des personnages persécutés par l’Histoire, qui ne peuvent exister en tant que personnages qu’à partir du moment où l’Histoire les tourmentent et les brisent. Comme dans ce nouveau film.

Sélectionné au dernier festival de Venise, Invincible revient sur une période et un aspect de l’histoire européenne qui apparaît crucial à qui veut comprendre la mise en oeuvre des violences totalitaires sur le continent pendant la Seconde Guerre mondiale : la formation des imaginaires qui, dans l’Europe de l’entre-deux-guerres, ont préparé à l’horreur : d’abord, l’imaginaire nazie bien sûr. On connaît la thèse -largement remise en cause aujourd’hui- de l’historien allemand Siegfried Kracauer, selon laquelle le cinéma allemand des années 1920, depuis les films de montagnes de Leni Riefenstahl jusqu’aux Mabuse hypnotiseurs de foules ou inventeurs de monstres avaient préparé les Allemands au triomphe de l’idéologie nazie. Plus récemment, Jean-Luc Godard, dans ses Histoire(s) du cinéma, a repris cette idée selon laquelle, avant l’horreur, les films de l’horreur « avaient été faits ». Dans Invincible, Herzog raconte la popularité immense, dans le Berlin de 1932, d’Hanussen, l’étrange directeur d’un cabaret, où l’élite du parti nazi venait écouter les prophéties de victoire, inventée par cet opportuniste roi de l’occulte. Malheureusement, ce personnage -interprété avec une grande force par Tim Roth- ne donne lieu qu’à une plate mise en scène, Herzog se laissant un peu trop aller à filmer les numéros d’Hanussen « comme si nous étions », jouant la registre facile des lumières tamisées et du « regardez mon doigt, vos paupières sont lourdes ». Peu à peu, ce qui aurait pu donner lieu à une exploration sensible des rapport entre l’idéologie nazie et cette arnaque scientifico-magique cède la place à une représentation fascinée et sans recul, comme si Herzog ne savait que faire de son magicien.

L’intérêt du film vient du personnage donnant son titre au film : il incarne l’autre imaginaire, celui qui devra recevoir la folie meurtrière en tant que victime. En effet, à travers la figure de Zishe Breitman, c’est l’imaginaire juif d’avant la catastrophe qu’Herzog veut cerner : sujet plus inédit, plus épineux aussi, qu’il ne traite qu’à moitié, avec beaucoup de naïveté et pas mal de maladresses. Juif polonais doté d’une grande force physique, recruté par un agent berlinois pour jouer la créature aryenne-type -le nouveau Siegfried- dans le cabaret d’Hanussen, Breitman se présenta un soir comme un nouveau David, devenant un symbole de résistance et de courage pour la communauté juive de Berlin. Après la « réappropriation symbolique de la violence contre les nazis » incarnée par le geste de Yehuda Lerner dans le récent Sobibor de Claude Lanzmann, l’histoire de Zishe vient éclairer la question du rapport entre le bourreau nazi et la communauté victime. Symbole d’une puissance physique qui, en tant que force, s’est opposée aux nazis, Breitman intéresse Herzog comme conjuration symbolique de l’Histoire, comme fantasme de résistance à l’extermination à venir, lui qui est mort en 1933. Dommage que le cinéaste allemand n’ait pas trouvé de forme à donner à ce sujet passionnant !