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4
sur 5

En quelques films (Ni d’Eve ni d’Adam, Les Solitaires et, récemment, Le Doux amour des hommes) sortis discrètement mais salués à chaque fois par la critique, Jean-Paul Civeyrac est devenu l’une des voix les plus intéressantes du cinéma français. Aux espaces de banlieue de ses premiers longs métrages ont succédé ceux, plus étriqués, des chambres de bonne parisiennes que le cinéaste filme depuis Les Solitaires à l’aide de sa DV. On est pourtant loin des complaintes éthérées et psychologisantes que nous offrent d’habitude les jeunes auteurs français. Ses films à petit budget, fabriqués selon un mode des plus aléatoires, au gré des « rentrées d’argent » (le tournage de Fantômes aura pris au total un an), confèrent à Civeyrac un statut semblable à celui d’un John Cassavetes en son temps, cinéaste immense oeuvrant dans une confidentialité équivalente à son indépendance.

Avec Fantômes, Jean-Paul Civeyrac pousse à son paroxysme son style fondé sur le corps et sa mise en espace presque chorégraphique. A travers une histoire au fantastique discret -un jeune homme parti s’installer à Paris s’aperçoit que des gens disparaissent mystérieusement-, il nous offre une oeuvre insolite sous-tendue par un formalisme à la fois simple (la trivialité des lieux filmés) et soigné (le travail sur le cadre et la couleur). Filmant en DV pour des raisons économiques, le cinéaste n’en a pas moins conservé une exigence presque maniaque pour la lumière de ses plans, d’une grande beauté. Preuve que plus grand chose ne sépare désormais la « petite caméra » de ses aînées, ce qui pourrait au moins faire réfléchir tous les cinéastes en herbe auteurs d’images numériques cradingues. A la fois intime et éclatante, la lumière créée par Civeyrac compose de savants clairs-obscurs qui s’accordent parfaitement à l’ambiance sourdement torturée du film. Car derrière les codes du fantastique demeure en fait une émouvante métaphore sur le manque amoureux.

Déjà dans Les Solitaires et même Le Doux amour des hommes, on trouvait cette omniprésence des absents, ces disparus dont le souvenir douloureux hante ceux qui sont restés. C’est précisément cette situation de deuil impossible que Civeyrac met en scène, se permettant même la matérialisation de l’être aimé en revenant. Constamment entre la folie et le surnaturel, Civeyrac laisse planer le doute sur la véracité de ces apparitions qui ne l’intéressent d’ailleurs que par leur mode d’occurrence, singuliers ballets entre morts et vivants. Si certains reprocheront à Civeyrac ses tics maniéristes, d’autres ne manqueront certainement pas d’être bouleversés par l’audacieux jusqu’au-boutisme mélancolique du cinéaste.