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Isabelle et son frère Théo, restés seuls à Paris pendant les vacances de leurs parents, invitent chez eux Matthew, un jeune américain rencontré par hasard à la Cinémathèque. Pendant que gronde la révolte de mai 68, les trois adolescents explorent leur identité émotionnelle et sexuelle. Le nouveau film de Bertolucci prend pour toile de fond le Paris de 1968, mais reste confiné dans un espace clos, un appartement bourgeois dont on ne sort quasiment pas. C’est la seule bonne idée du film : toutes proportions gardées, Bertolucci se rapproche en théorie des Damnés de Visconti et décrit un moment historique non pas de son cœur mais dans un cocon, une bulle qui lui est extérieure et en même temps viscéralement liée.

Dans la pratique, Innocents est un désastre. Il ne faut pas cinq minutes et un affreux mélange d’images d’archives de 68 et de film (références vieillottes à la Nouvelle Vague, Léaud jeune et vieux filmé devant Chaillot) pour comprendre que ce film-là est, moins qu’un film de Bertolucci, le fantôme du fantôme des obsessions délabrées du réalisateur. Déjà dans les années 60, un film comme Partner montrait les limites idéologiques du cinéma de Bertolucci : raideur pompeuse, structure de pose et d’emprunt, prétention grotesque, fonds révolutionaire bouffi de suffisance et démodé sitôt que grotesquement déclamé. Innocents est de la même trempe : un film conceptuel et théorique dans lequel rien ne prend (comme on dirait d’un mélange), où le discours sec et pincé du cinéaste fige tout sur son passage.

La tentation de l’érotisme chic et toc ne fait qu’ajouter à ce côté ridicule. Les plans très beaux, la photographie classieuse ne suffisent pas : ils sont des apparats juchés sur le vide, de même que l’interprétation très juste du trio (un exploit devant tant de théâtralité pédante), qui sauve un temps le film du niveau zéro. La fin, reconstitution d’une révolte, enfin dans la rue, est à la mesure de l’ensemble : un bouquet de feu d’artifice aux allures de gros pétard mouillé. Voici donc un film très pénible, engoncé dans ses postures professorales, et où la virtuosité stylistique de Bertolucci ne parvient même plus à cacher la vanité intellectuelle, la prétention à « faire toujours partie des grands » qui, de films en films, sabotent et sclérosent la filmographie du réalisateur. Innocents, plus qu’un navet en bonne et due forme, est un grand film pathétique.