Il y a toujours un côté film à thèse chez Tsai Ming-liang. Ici, ça ne déroge pas. Lee Kang-sheng, son acteur de toujours, se fait casser la figure dans la rue, puis recueillir par un ouvrier sympathique. Lequel a récupéré un matelas d’une poubelle qu’il requinque comme son hôte. S’ajoute la soeur d’un paralytique en mal d’amour, et Tsai a tout ce qu’il lui faut : triangle amoureux, obsession qui enfle à mesure de bobines. Le matelas du film, c’est un peu la pastèque du précédent (La Saveur de la pastèque), la montre de celui d’avant, Et là-bas quelle heure est-il ? : un détail intriguant rapidement plongé dans la lumière jusqu’à éclipser l’ébauche d’une normalité scénaristique, d’une composition de cadre. Ce grand détournement reste évidemment brillant mais de plus en plus suffocant. Tout intelligent qu’il est, Tsai semble prisonnier de ses propres films, un peu victime de leurs mouvances. D’autant plus détectables ici que le cinéaste quitte Taiwan pour Kuala Lumpur, sa ville natale, sans que ses systèmes narratifs s’en trouvent affectés : passage de la scrutation au contemplatif, du trivial et du technique à la sensualité.

Le fait que le film prenne pour objet des corps engourdis ou inertes est déjà assez parlant comme cela : on y malaxe autant qu’on s’y fait malaxer sans pouvoir déterminer qui de la muse ou du créateur mène la danse. Confusion qui permet cependant au film de dérailler, du moins de repousser certaines lignes, ce qui s’avère franchement une bonne nouvelle. Ici, l’imagerie traditionnelle agace, du moins s’use plus vite que son propre déroulement (le point final, poésie millimétrée et réglée comme du papier à musique, est très beau mais très pénible). La confusion est de loin de ce que Tsai Ming-liang sait faire de mieux, elle revigore, incarne et paradoxalement aiguise la sensualité des images. Le dernier tiers, qui plonge le trio (et le matelas) dans une épaisse brume carbonique, confère à l’ensemble une densité immédiate, une brutalité balayant le burlesque un peu précieux du cinéaste. Il faut du déchet à Tsai Ming-liang, des meurtrissures pour que son cinéma soit à son sommet. En témoigne La Rivière, sûrement son meilleur film, où l’idée de l’infection portait l’œuvre et en même temps jouait contre elle, la contrariait. I don’t want to sleep alone porte ces précieux maux en germes, ils n’éclosent que par fulgurances interposées. La coquetterie du cinéaste a aussi la peau dure.

Article précédentPicross DS
Prochain articleBoulevard de la mort (Death proof)