Drôle d’objet. Une famille un peu « tuyau de poêle » vit en pleine campagne, au sommet d’une petite butte, dans un paysage idyllique de nature encore inchangée, à ceci près que leur maison jouxte un pan d’autoroute en friche depuis des années. Dans ce décor improbable, où la route goudronnée fait office d’immense terrasse et de terrain de jeu, un bonheur loufoque règne sans partage. Jusqu’à l’annonce de la réouverture du tronçon, censé voir passer des milliers de voitures par jour.

Ursula Meier, qui avait réalisé un téléfilm honorable pour Arte il y a quelques années, Des épaules solides, opte d’emblée pour un parti-pris culotté : nous faire croire à cette histoire sans le moindre doute, à ce postulat improbable comme s’il s’agissait de la chose la plus évidente au monde. Dans un paysage français dominé par le naturalisme (et le souci afférent du juste, de la mesure) cette manière de prendre à bras le corps une réalité perdue entre le naturel et l’artificiel (qu’il s’agisse du jeu ou de l’histoire) est assez stupéfiante. On dira qu’il faut que le cinéma français soit bien homogène pour qu’on puisse penser une chose pareille. Peut-être. Il n’empêche, quelles que soient ses maladresses, le no man’s land joyeux dans lequel vivent les personnages est aussi celui du film qui choisit la prise de risque, le grand écart inconfortable entre des termes parfois contradictoires. Où est-on exactement durant la première demi-heure de Home ?, c’est ce suspense intriguant que le film réussit à tenir en son début.

En revanche, le passage d’un bonheur où affleure la folie à celui qui voit cette folie éclore totalement est mal négocié, c’est dommage. Le travail d’équilibriste d’Ursula Meier dans la première partie du film s’affaisse lentement quand la folie devient un symptôme (révélé par l’autoroute et son trafic brutal et incessant) et que le discours du film prend des atours un peu grossiers. Tant qu’à faire, il fallait plonger toutes affaires cessantes dans les affres de la folie (avec une Huppert qu’on a connu meilleure), oser le délire filmique comme peut le faire un Lynch, et ainsi quitter la pente psychologique qui, en l’état, ramène tout à une dimension explicative et identifiable. Le spectateur alors, n’est jamais perdu, mais sans cesse rassuré. Dommage qu’Ursula Meier soit restée à ce point les yeux rivés sur son scénario. On aurait aimé qu’elle se lâche vraiment. Reste cette première partie qui laisse espérer quant à l’avenir de la réalisatrice, du moins si elle accepte de se débarrasser du corset qui la tient encore trop dans la position d’enfant sage.

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