Les détracteurs de Guillermo Del Toro lui reprochent ses manières de bateleur, ce goût de la monstration et du bestiaire en latex qui phagocyterait son travail. Avec ses airs de film-somme, Hellboy II semble leur donner raison. A la moindre occasion, Del Toro en appelle à ses maîtres (le recadrage insistant sur La Fiancée de Frankenstein), prend un soin gourmand à icôniser sa galerie de monstres (le marché des Trolls), le tout avec une fan-attitude aussi sincère que contre-productive : on sait trop dans quelle entreprise de momification se complait ces temps-ci Tim Burton pour passer outre. Mais le réduire à ce genre de déférence stérile, c’est passer à côté d’un cinéaste baroque et d’une approche résolument buissonnière du fantastique. A l’image de la dark-fantasy singulière d’Hellboy II, Del Toro ne sanctuarise jamais le merveilleux ; il arrache ses clôtures et l’érige en zone de friction.

Alors que le monde fantastique se meurt, étouffé par la soif d’espace des humains, le prince Nuada prend les armes et déclare la guerre au réel. Hellboy, Liz et Abe sont le dernier rempart au massacre : ils doivent empêcher coûte que coûte Nuada de réveiller les impitoyables Légion d’Or. Mais le fils des enfers pourra-t-il longtemps renier ses origines ? Ce rapport de force irrigue toute l’œuvre de Del Toro. Au fond, il en va d’Hellboy comme de Blade ou d’Ofelia : passeur schizophrène, mutant tiraillé, il est le rouage qui articule deux univers antagonistes (voir les gigantesques engrenages du dernier combat). A travers lui peut se lire toute la doxa deltorienne. Il ne s’agit pas ici de dépeindre un réel débordé par le fantastique, ni même l’inverse, mais d’interroger la frontière, la ligne de faille qui court entre les deux mondes. Un peu comme chez Hayao Miyazaki, d’ailleurs explicitement cité durant le climax central, l’imaginaire n’a rien du refuge autarcique et joue sa survie sur une ligne de front. Ce principe de lisière que soulignait déjà le montage parallèle du Labyrinthe de Pan, Hellboy II l’étend à l’ensemble du film, déclinant la symbolique de la dualité sous toutes ses formes : le couple déchiré d’Hellboy et Liz, le lien mortifère entre Nuada et sa soeur, la gémellité entre Hellboy et Winx, la révélation finale, etc. Tout ici procède de la dichotomie mais ne demande paradoxalement qu’à s’harmoniser. Zone de friction toujours.

Résolu à rendre hommage à la BD éponyme, Del Toro survolait à peine ces enjeux dans le premier épisode. Libéré de l’imposante figure tutélaire, il joue enfin à domicile. Avec sa fantasy délabrée et ses elfes décrépis, Hellboy II évoque d’avantage le Dark crystal de Jim Henson que le trait lovecraftien de Mignola. Par ricochets, le film se fait surtout plus frondeur, avance au débotté, comme si les zigzags importaient autant si ce n’est d’avantage que l’arc narratif. A l’image de la formidable beuverie sur fond de Barry Manilow, Del Toro n’aime rien tant que les intervalles, ces anfractuosités du récit où vivent ses personnages. Jusqu’à conclure sur l’une d’entre elles, dans un geste casse-gueule mais ô combien symbolique : au fond, plus que sa panoplie du parfait petit fan-boy, plus que la guerre ancestrale entre humains et chimères, le metteur en scène n’avait d’yeux que pour ses freaks, leurs amitiés, dilemmes et peines de coeur, que pour cette bande de super-héros fatigués de combattre sur l’axe de symétrie.

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