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S’inscrivant dans la lignée du roman porno japonais des années 70 (entre les éclats pop de Shunya Ito et les abysses tragiques d’Oshima), le dernier film de Sono Sion (le premier distribué en France) reprend leur récit d’initiation cruelle pour jeter avec délectation son héroïne dans le dédale sinueux du désir masculin. Une jeune femme au foyer (l’affolante Megumi Kagurazaka), cloîtrée et délaissée par son mari écrivain, découvre ainsi le plaisir et ses énormes tracas en suivant une professeure de littérature qui vend aussi ses charmes. Sur cette trame sadienne forcée, colorée vaguement d’une pincée de thriller poisseux (à peu près parfaitement inutile au film), Sono Sion s’empresse de zébrer ses propres images de visages grimaçants, de rires hystériques, et de plans rouge-sang, comme si ne comptait dans son projet que le goût de ces petits happenings supposément provocateurs.

Au premier tiers du film, pour séduire l’héroïne venue livrer sa chair de desperate housewive dans le quartier des love hôtel, un personnage éclate sur son visage un ballon de peinture rose. D’abord interdite par la gratuité du geste, la jeune femme prend le parti d’en rire et se retrouve au plan suivant renversée à l’horizontal dans une chambre d’hôtel. On a connu stratégie de séduction plus compliquée, mais qu’importe : tout se veut ici pink, excessif, pervers et enfantin, comme on imagine que le sont tous les Japonais. C’est une chose bien connue des spectateurs de Zone Interdite : à la nuit tombée, les femmes lancent leurs corps comme une arme à la face des hommes, pendant qu’eux-mêmes se livrent à la débauche sexuelle, jettent des ballons de peinture sur les murs et partent dans de grands éclats de rire méphistophéliques. Il faut au moins en passer par ces commodes clichés folkloriques et s’enfoncer dans des paysages de cartes postales culturelles pour pouvoir soupirer son enchantement devant cet autoproclamé brûlot poétique. Car si on ne perd rien à reluquer des corps dénudés, le cinéaste pense aussi nous faire gagner beaucoup en exposant tous les signes de la grande culture : ici la maison de passe s’appelle « Le Château » en référence à Kafka, on récite des vers de poésie, et la 5e de Mahler est la chanson officielle des descentes aux enfers. Sous couvert de film malpoli, Sono Sion s’empresse donc de multiplier les servilités d’auteur qui font vaciller tout son projet : à tant feindre l’innocence du geste, il ne dévoile que sa crispation raffinée et auteurisante.

Et, de fait, une fois débarrassé de ces médiocres artifices, le film révèle sa triste nature mécanique : d’un côté les rituels asphyxiants du foyer désignés par la répétition des plans fixes et de l’autre, les tourments oedipo-freudiens filmés à grands renforts de décadrages et de caméra-épaule. C’est là la seule idée de cinéma que porte ce film, toute entière contenue dans un petit bout de grammaire cinématographique qu’il tente laborieusement de maquiller avec des épingles à nourrice stérilisées. Il suffit de voir exposer la nudité crue de sa comédienne en train de pisser devant le regard ahuri d’enfants (accompagnée bien sûr de la musique de Malher) pour comprendre qu’il ne reste qu’une seule question valable : où sont passés les ballons de peinture rose ? Voilà donc, tout à ses rêves de canaille échevelée, le film le mieux peigné de l’été.