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5
sur 5

Ressasser, c’est le mot d’ordre du cinéma asiatique en ce moment. Entre l’éternel retour maladif de 2046 et le prochain Miyazaki dont le seul titre –Le Château ambulant– annonce d’emblée un beau programme, Mamoru Oshii fait lui aussi marche arrière. Ghost in the shell avait beau s’ériger en oeuvre cristalline, summum de la japanime antonionienne, il n’en est désormais plus rien. Plus introspectif et ciseleur que jamais, le cinéaste transforme cet aboutissement des aboutissements en un premier volet porteur de défis et de germes en tout genre. Ghost in the shell est mort, vive Innocence, nouvelle mutation d’une œuvre qui érige le perfectionnisme au rang des Beaux-Arts. Oshii pousse les manettes à fond : plus de poésie, de philo et de beauté graphique, la surenchère est certes aussi attendue qu’un vulgaire sequel hollywoodien. Sauf qu’ici, la perfection devient l’enjeu et le dispositif du film.

Evolution oblige, Oshii remplace la major cyber-sexy principale par un terminator dépressif. L’humanité se fond inexorablement dans la technique, vaste écho au film qui « s’informatise » au maximum pour approcher la perfection. Batou le cyberflic n’a même plus les yeux du manga, ces fameux globes oculaires plus expressifs que la moyenne mais des objectifs de camera. Effet glaçant et patibulaire, effet pervers qui nourrit cependant la fascinante mégalomanie d’Oshii. Débarrassé d’exposition dramatique et des a priori artistiques du premier opus (Ghost in the shell fut l’incontestable preuve médiatique de la reconnaissance du genre), il trouve dans l’exercice du deuxième segment, une liberté incroyable doublée d’une rigueur fertile. A lui d’humaniser le personnage, au personnage de trouver la moindre poussière d’humanité.

D’où un va-et-vient lancinant entre trivialité purement humaine et ripolinage high-tech. Le film pose la première pierre de sa noble quête philosophique au détour d’un rayon de supermarché, il se gargarise de citations de grands penseurs tout en se nappant de numérique. En somme, du Matrix rigoriste qui ne renonce pas à son projet initial : celui de trouver dans les méandres du polar futuriste une trouée, une insatisfaction entre le bug informatique et la question philosophique laissée en suspens. C’est toute la force d’Innocence, film supra-exigeant envers lui-même et les autres (ce sera dur pour les profanes), qui traque les imperfections (des souvenirs perdus de Batou aux défaillances techniques des cyborgs), et s’en nourrit comme autant de trappes ludiques et d’expériences d’alchimiste. Pur chef-d’oeuvre.