PARTAGER
3
sur 5

A la vision de Fous d’Irène, on en arrive à se demander si l’expression « politiquement correct » n’a pas été inventée exprès pour les frères Farrelly, afin qu’ils puissent définir leur univers : un double négatif de la pensée dominante. Scatos, priapiques, se moquant des nains (pardon : des personnes de petite taille), des gros, s’attaquant aux pauvres animaux sans défense (le petit chien de Mary à tout prix est ici remplacé par une énorme vache), ils se sont érigés, en l’espace de quelques films, en chantres du mauvais goût. Bien évidemment, on rit beaucoup, d’un rire bien gras à la fois régressif et cathartique, mais heureusement les réalisateurs ne se contentent pas de reprendre les recettes éprouvées de leur film précédent (Mary à tout prix, entre deux scènes d’anthologie, n’était après tout qu’une petite comédie poussive). Car si leur monde continue d’être peuplé de personnages au physique ingrat dont on se moque allègrement et qu’il est à nouveau bourré de « scènes performances » où l’on repousse les limites de la bienséance, il se voit ici considérablement enrichi par un scénario bien plus abouti et, surtout, la présence de Jim Carrey.

Depuis que sa femme l’a quitté pour un nain noir, le policier Charlie Baileygates (Jim Carrey) est devenu un homme passif, acceptant sans broncher les moqueries et humiliations des habitants de sa petite ville. Mais à force de tout avaler sans jamais protester, Charlie éclate et donne naissance à Hank. Hank est tout ce que Charlie n’ose pas être ; méchant, lubrique, il laisse libre cours à ses pulsions. Non seulement cette schizophrénie est un véritable moteur narratif pour le film, elle lui permet de se renouveler constamment, mais surtout elle est le terrain de jeu idéal pour un acteur tel que Jim Carrey. Comédien protéiforme, transformiste magistral, il passe de Charlie à Hank, d’une personnalité à l’autre, sans jamais se servir d’autre accessoire que son corps. Qualifié très judicieusement d’inventeur du burlesque tourettien par les Cahiers du Cinéma (numéro du mois de juin 2000) dans un dossier consacré aux acteurs américains, Jim Carrey manifeste effectivement tous les symptômes de ce syndrome : incoordination motrice, coprolalie. L’acteur réussit littéralement à faire cohabiter deux hommes dans un seul corps. Et si le passage de relais d’une personnalité à l’autre se fait dans un premier temps sans encombres, il devient progressivement conflictuel. Chacun tente de s’approprier le corps de l’autre, de phagocyter la personnalité de l’ennemi. Cette lutte est tout simplement traduite de manière prodigieuse par Jim Carrey. Au-delà de cette performance, l’acteur semble incarner à la perfection l’univers cinématographie des frères Farrelly. Deux réalisateurs qui tentent constamment de s’affranchir du bon goût mais qui n’arrivent jamais totalement à se départir des conventions en vigueur. Preuve en est la présence de Renée Zellweger dont le physique avantageux -à l’image de Cameron Diaz dans Mary…– est censée apporter une certaine grâce au film. Comme si malgré les monstrueux godemichés qui assomment les méchants, les merdes que l’on dépose dans le jardin des voisins, les sodomies de flics à coups de poulets vivants, les réalisateurs n’aspiraient qu’à une pureté angélique, fantasmatique, incarnée par une figure blonde, imperméable aux souillures jaillissant de leur imagination.