Imaginez Alain Bernard égaré dans Full contact. C’est un peu ça Fighting, un film des années 80 qu’on aurait mal décongelé, un bloc de muscles qui se serait liquéfié en un grand corps indécidable. Du film de tape promis ne reste en fait que des bribes, un arc narratif, tout au plus, qui fait mine de se bander pour se détendre aussi sec. Tout est là, le jeune combattant au coeur pur, la belle pauvresse, le menteur mentor, les adversaires de plus en plus forts, simplement rien ne démarre jamais vraiment, ou plutôt si, mais sans prévenir, et pour se recroqueviller dans la foulée. Fighting fonctionne au débotté, comme ses combats qui éludent le traditionnel cérémonial (champ / contre-champ, silence, ready ? fight !), pour débuter au détour d’un dialogue, au milieu d’une soirée, entre une bière et une vodka. Presque par accident. Ce n’est même pas une affaire d’explosion, de rupture, ou de je ne sais quelle résurgence soudaine de violence – déjà vu -, mais de continuité quasi naturelle, d’un raccord dans l’axe qui prolonge la scène comme si de rien n’était. Pas étonnant, dans ces conditions, que les combats n’aillent pas à leur terme ou s’achèvent sur une prise gag (aïe ! le radiateur) : fini le déterminisme bestial des années 80, l’enjeu réside moins dans l’affrontement que dans ce qui y échappe. Et ce jusqu’au corps du héros.

Puissant mais gauche au combat, tendre mais maladroit en amour : notre Alain Bernard c’est Channing Tatum, le free-fighter qui a bouffé un bisounours. Exit la machine à tuer des origines, le héros n’est plus qu’un machin étrange fait pour tout donc bon à rien : torse musclé mais en échalas, bourrin mais poupin, oreilles décollées et regard de labrador idiot, il se bat comme il parle et il parle comme il embrasse. En hésitant. Révélation du film, l’acteur en est aussi la plus parfaite synthèse. Derrière son argumentaire mainstream, Fighting rejoint en effet cette fascination pour le corps adolescent qui était déjà celle de Jumper, Twilightou Star Trek. Cette même manière de soumettre les genres (super-héros, vampires, SF et maintenant action-movie) et les enjeux (sauver le monde, la femme, l’honneur) aux réflexes du teen-movie. On ne parle pas ici de l’emballage débilitant auquel on l’a trop souvent circonscrit, mais de l’angoisse qui sourd sous l’acnée, ce rapport à soi, à l’autre, que John Hughes matérialisait dès Breakfast club. Loin de ridiculiser le genre, ces corps de transition le revitalisent, injectent une dose de légèreté, d’humanité même, dans ce qui n’était plus que vieux schémas empesés (comparer Fighting à l’anachronique Scorpion). Forcément, ça passe par des ajustements iconoclastes, comme ici, lorsque les enjeux se déplacent du ring jusque dans la chambre d’une jeune fille, ou lorsqu’on substitue aux sempiternels high-kicks des caresses mal assurées. Une séquence trop belle pour ne pas être soulignée. Assis sur le lit, à une chaste distance, les deux jeunes gens s’observent pendant que leurs peaux se tournent autour. Il se rapproche, entreprenant, elle le repousse, doucement, la caméra tremblote et peine à faire le point, comme si le vrai combat c’était celui-là.

Tout se passe comme si Hollywood avait enfin digéré ses années 90. Toutes ces atroces séries pour collégiens (Beverly Hills et consorts) où de beaux et fades jeunes gens pliaient tout à leurs peines de coeur du samedi soir. Dix ans auront été nécessaires pour dépasser leur nombrilisme imbécile et débusquer la beauté qui y dormait. Beauté de ces corps éphémères bien sûr, musclés mais imberbes d’un côté, érotiques mais ingénus de l’autre, qui ne se savent pas adultes mais ne se voient déjà plus enfants. Beauté, surtout, de la relation au monde qui en découle, ce mélange d’embarras et de fausse assurance qui fait tout le prix de ce cinéma en général et de Fighting en particulier. Peut-être parce que justement le film de baston est le plus programmatique des genres, qu’il ne souffre aucune indécision, aucune déviation. Le découvrir aussi indéterminé, aussi inconstant que son héros lui-même tient alors autant du crime de lèse-majesté que de l’appel d’air inattendu : on n’est pas là pour solder les comptes d’une époque ou d’un genre, mais pour le régénérer de l’intérieur. Soit l’exacte inverse d’un The Wrestler.

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