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Le temps du cinéma politique en France est-il bel et bien révolu ? Féroce, premier film du réalisateur de documentaires Gilles de Maistre, semble vouloir prouver le contraire. En voulant dénoncer le système d’un parti -le FN très clairement visé sous le nom elliptique de la ligue- et plus généralement l’idéologie d’extrême droite, de Maistre est dès le départ tombé dans le film slogan (Féroce serait « le film à voir avant de voter »), s’installant dans la sphère du discours politique primaire sans s’embarrasser d’un questionnement sur les moyens du cinéma face au phénomène complexe qu’il aborde.

Alain (Sami Nacéry) est un jeune beur qui, traumatisé dans son enfance par le rapt de sa sœur par des fachos, se met en tête d’infiltrer la ligue pour tuer son dirigeant, Hugues Henri Lègue (Jean Marc Thibault), crapaud baveux et sournois physiquement moulé sur son modèle. Il fait connaissance avec les huiles du parti : Cervois, la brute machiavélique (étonnant Bernard le Coq), un bourgeois antisémite et veule (Philipe Magnan), et la fille du patron (Claire Keim) dont il s’entiche. Il a dû pour cette mission intime larguer les amarres, se brouiller avec sa famille et ses amis. Au fur et à mesure que des doutes l’assaille, il gagne la confiance de Lègue, et le piège se referme sur lui…

Ce n’est pas tant les propositions d’un scénario valable, ni l’interprétation très appliquée qui gâtent Féroce, mais le fait que de Maistre ait tout sacrifié à l’impact politique, oubliant que, sans mise en scène, le cinéma est atone. Or, il est probable que le cinéma, lorsqu’il se mêle aussi frontalement de politique, ait plus que jamais besoin d’être un art, de délimiter une territoire légitime mais frontalier avec ceux de la télé et de la presse, sous peine de voir se dissoudre son pouvoir fictionnel dans une fastidieuse explication de l’actualité. Or, de Maistre n’a rien d’un metteur en scène -cela se voit dès les premières minutes du film, des plus hideux visuellement. Il se contente d’organiser à l’écran tout ce qu’il a collecté sur son sujet -c’est à dire rien de neuf- de le grimer en fiction sans pourvoir aucun élément de réflexion sur le problème. Féroce est donc une sorte de digest cinématographique de tout ce que l’on connaît de l’extrême droite, une compilation scénarisée. Et le tout, pour parler dans l’affreux jargon journalistique auquel se prête ce film, sans aucun angle d’attaque. Sans oublier que le crédit qu’on accorde à un article ou un documentaire n’est pas le même qu’à une fiction, car pour qu’un film fasse réfléchir, il faut d’abord l’aimer.