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3
sur 5

Confirmation : il y a bien deux manières de faire du cinéma quand on est un comique estampillé « vu à la télé ». Première option : s’approprier le système pour prolonger avec plus ou moins de bonheur sketches et one man show, sans rien apporter de plus : une option prise par Eric & Ramzy qui n’ont pas encore réussi à incarner de personnages différents du tandem de post-ados dissipés qu’ils forment sur scène ou en panel chez tout le monde, et probablement Danny Boon et Michèle Bernier, prochainement sur vos écrans dans des transpositions recta de leurs spectacles respectifs. Deuxième option : explorer des thèmes plus personnels sur grand écran, exprimer de véritables envies de cinéma. Et, souvent, en profiter pour briser le zoom en 16/9e qu’amène la télé sur l’ego pour passer derrière la caméra, voire derrière le miroir. Ainsi d’Edouard Baer (La Bostella et bientôt Akoibon), Maurice Bathélémy des Robins des Bois (le sous-estimé Casablanca driver) et aujourd’hui les créateurs de Caméra café.

Le dispositif étriqué de la série (un plan fixe, un décor unique, une vanne obligatoire toutes les 30 secondes) s’élargit sur un horizon inattendu, comme si un tunnel avait été creusé entre le carton du pré-prime-time de M6 et la virulence de Groland. Le cadre élargi par Solo et Le Bolloch dépasse leur petite entreprise pour jeter un regard cru sur le monde du travail dans sa globalité. On avait cru deviner, même étouffée par l’hypocrisie de Fabien Ontoniente, la fibre sociale de Bruno Solo. Elle nourrit cet inattendu pamphlet, où le monde du travail est littéralement présenté comme une gégène moderne aliénant le moindre salarié. En délocalisant l’humour de VRP de la série, Espace détente gagne en propos, jusqu’à muer en une franche invitation à l’insurrection contre le MEDEF. Etonnant ? Pas autant que les évidentes envies de mise en scène des deux syndicalistes du gag. A l’inverse du Placard, la dernière comédie populaire ayant abordé cet univers, Espace détente ne se contente pas d’un rythme, mais propose des idées de mise en scène épaulé par, chose rare dans ce registre, un vrai soin du détail, une vraie photo, et des vrais comédiens (Thierry Frémont en tête). Même quand, histoire de ne pas perdre une part de marché, Solo et Le Bolloch rattrapent par le col le public de la série, c’est pour tenter d’être -parfois maladroitement- des Farelly à la française, tant par des vannes pipi-caca que par une insoupçonnable tendresse. Les fans de Caméra café risquent de rire un peu jaune pour avaler la potion amère ici servie, les amateurs de bonne comédie la digèreront mieux en trouvant des successeurs inespérés au Mocky anar des années 80 ou aux brûlots de Jean Yanne. Mieux que de mordre la main qui les a nourris, Solo et Le Bolloch ont décidé de montrer les dents. Qu’ils ont acérées.