Thriller à chausse-trappes, en voila un genre périlleux. L’argentin Fabian Bielinsky persiste à prendre des risques, lui qui avait signé pour son premier film (Les Neuf reines) un polar de petit malin plutôt réjouissant. Son deuxième, El Aura, projet couvé de longue date, vise encore plus haut. Au-delà de l’imbroglio scénaristique, il s’agit pour le cinéaste de tracer les contours d’un cinéma plus formaliste, d’allier sens et élégance, sensoriel et référence. Du lourd donc, tant l’envie de performance semble tuer dans l’oeuf ce qui semblait acquis avec Les Neufs reines, la légèreté sautillante des effets de manches ou le plaisir efficace du bricolage, le social étant cousue à l’intrigue avec une désinvolture efficace. Pas de simplicité ici. Si El Aura se rêve mature et super maîtrisé, il n’est malheureusement que trop mariné, imbibé de perfectionnisme stérile, épaissi ou éventré, c’est selon, par trop de cogito.

Simple en apparence mais tourmenté en substance, telle est la marche forcée de l’intrigue. Un taxidermiste solitaire et obsédé du contrôle rêve de braquage idéal en secret. Parti en week-end prolongé à la chasse, il tombe enfin sur l’occasion après la mort accidentelle d’un individu douteux. Le casse d’un casino semble préparé aux petits oignons, à notre homme d’assembler les éléments et de s’insérer en souplesse dans la combine. Pas facile, on l’a dit, alors Bielinsky booste le réalisme de quelques détails ingénieux et surtout bien pratiques pour suivre, comme lorsqu’on regarde furtivement la page « solutions » des mots fléchés pour décoincer la partie. Petit florilège : à la place d’un cerveau normalement constitué, le héros possède une mémoire de 500 giga, -il l’explique à un collègue au début- ce qui lui permet de décrypter au moment M le charabia qu’il a entr’aperçu à l’instant T. Pour rééquilibrer ce sens de la déduction digne d’un super héros, l’homme souffre de crises d’épilepsie, toujours au pire moment, ce qui est bien pratique pour relancer le suspens quand les énigmes sont sur le point de se résoudre.

L’ennui avec les béquilles de scénario, c’est qu’elles traduisent souvent un vide. Et plus le film se complait à corser la difficulté, plus il dévoile son indigence de fond comme de forme. De fond d’abord : trop occupé à préfabriquer le hasard, Bielinsky n’a plus de temps à consacrer aux personnages, une ribambelle de vignettes mono-facettes uniquement liées entre elles par un destin téléguidé, comme le rôle du collègue du héros, n’existant que pour l’amener au vrai point de départ de l’intrigue puis se retirant sur un motif bidon pour ne pas gêner le bon déroulement des événements. De forme ensuite, celle-ci trouvant difficilement sa raison d’être, reléguée au nappage chic et sérieux, au filmage classe pour la classe. Deux limites, du coup : la caméra se guinde et affadie ce qui devrait être relevé (l’action, la fameuse « aura » qui précède une crise d’épilepsie réduite au ralenti bidon sur quelques notes de synthé) ; ou elle se réfugie volontairement dans un grand flou tape-à-l’oeil (le chien) quand la vérité n’a pas d’autre intérêt que sa résolution basique. El Aura prouve au moins que la seule perspicacité n’empêche pas toujours de suivre des fausses pistes.

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