PARTAGER
2
sur 5

De ce qu’a couté Donoma à ce qu’il vaut, du vigoureux amateurisme de sa fabrication à la qualité discutable de son résultat, il y a un pas qu’il n’est pas facile de franchir. Avant de développer, il faut s’arrêter un peu sur ce phénomène parce que ce n’est pas la première fois qu’on le constate, et qu’on est bien obligé d’y voir un symptôme. De La Guerre est déclarée à Donoma (mais entre les deux on pourrait aussi bien citer Polisse), un symptôme court, qui est moins celui d’une nouvelle façon de faire des films, que d’une manière nouvelle de les vendre, une manière nouvelle d’en parler. Celle-ci consiste, en gros, à fondre ensemble l’éloge du film et celui de sa fabrication, à déduire la valeur de la fiction du récit vrai de son élaboration. Parce qu’à chaque fois cette élaboration est un récit en soi, et c’est ce récit que l’on célèbre avant toute chose. Pas tant, d’ailleurs, et même s’il y a un peu de ça, pour substituer à la qualité réelle du film celles présumées de son auteur – toujours les mêmes : audace, vitalité, écart à la norme du cinéma tel qu’il se fait. Puisque justement il s’agit toujours de retrouver, dans ces films, l’expression littérale et parfaitement redondante de la radieuse vitalité de leur fabrication. Regardez bien, c’est frappant : ce sont, immanquablement, des films pleins d’énergie. Des films où doit se vérifier à chaque seconde l’élan qui a porté leur facture, comme si le tonus mis par leurs auteurs au service de leur vision ne pouvait se traduire autrement qu’en l’espèce d’un surrégime permanent, une nécessaire hystérie, une forme qui déborde de partout parce que l’auteur, dans son inconscience fertile, déborde de créativité. L’appétit qu’on célèbre ici (l’envie d’en découdre sans délai avec le cinéma, de jeter un pavé dans la mare du cinéma français) en révèle un autre, qu’il faudrait interroger. Parce que si les films ne sont pas nécessairement responsables des passions qu’ils suscitent, on a quand même le droit de trouver un peu déplaisant, à la longue, le fond de populisme qui, l’air de rien, fait son lit dans cet éloge soudainement unanime du do it yourself, et d’une audace identifiée à la liberté décomplexée de filmer avec ses pieds.

Revenons au film. Et à ce qu’il a couté, donc. Ce n’est pas un mystère, on le lit depuis des mois : 150 euros. En somme, un film fait pour rien, et porté par les épaules d’un très jeune homme, Djinn Carrénard, parfaitement inconnu et qui, secondé par la troupe qu’il fait jouer dans le film, l’a fait sans l’ombre d’un soutien institutionnel (sinon Arte, qui a acheté le film et lui permet de sortir aujourd’hui dans une trentaine de salles, ce qui, à son échelle, n’est vraiment pas rien). Ce récit-là, celui de la genèse du film, est très riche, et incontestablement attachant. C’est une épopée arte povera : système D à tous les étages de la fabrication, promo déchainée via les réseaux sociaux, enthousiasme forcené qui voit la petite équipe, aujourd’hui, lancée en bus sur les routes d’un tour de France des salles, façon groupe de rock. Il faut louer, évidemment, cette obstination, et la force déployée pour trouver une place à ce film sorti de nulle part. Cette force, Carrénard la coiffe du slogan, un peu disproportionné, de « film guérilla ». Et cette guérilla, on se demande quand même un peu contre qui, contre quoi, elle est déclarée. Contre les lourdeurs ordinaires du système de production ? Ok, sauf que le discours de Carrénard, emporté par sa fougue, est un peu flou et attrape-tout (le film est fait contre la grosse industrie, mais aussi contre « Saint-Germain des prés », etc.). C’est dommage, il n’avait pas besoin de ça pour faire valoir sa singularité, plutôt sympathique d’emblée. Surtout, Carrénard ici se prend tout seul au piège d’une contradiction. D’un côté, l’économie singulière du film voudrait se présenter comme un anti-modèle, et donc un nouveau modèle possible. De l’autre, la dépense ahurissante qui le porte, la singularité revendiquée de l’ « événement », le condamnent à n’être qu’un hapax. Enfin, ce discours-là dresse un tableau un peu biaisé, qui inviterait à fantasmer autour de Donoma une sorte de « off » (comme il y a un « off » à Avignon) du circuit traditionnel, dont il serait le seul revers possible. Ce qui revient à oublier qu’il y a déjà tout un circuit, celui des festivals (dont Donoma lui-même est issu puisqu’il fut découvert à l’ACID, à Cannes), à l’ombre duquel beaucoup de films, parfois produits avec très peu de moyens, et souvent bien meilleurs que Donoma, attendent en vain une sortie en salles.

Reste l’autre récit, celui de Donoma, le film, et ce récit est, c’est peu de le dire, un peu moins net. De quoi parle le film ? De beaucoup de choses, de pas grand-chose. Trois histoires se tissent, selon l’habitude du film choral. Celle d’une prof hystérique qui, voulant le provoquer, finit par coucher avec un élève récalcitrant de sa classe de lycée pro. Celle d’un couple formé à l’aveugle et dans le silence (la fille en a soupé de l’amour alors elle choisit un garçon au hasard, lui propose de former un couple où ne s’échangerait pas un mot). Celle enfin d’une autre fille, plutôt bourgeoise, qui sort avec la petite frappe de la première histoire, se réveille un matin marquée de stigmates, et finit par aborder dans le RER un jeune chrétien au profil de skin et qui prie obstinément. Le film est sans bords, n’a ni début ni fin, et c’est plutôt, a priori, son mérite (par moment cet impression de flux séduit, enivre un peu). C’est aussi, très vite, le problème d’un film pareil à un bocal où l’on a rien capturé d’autre que le désir ardent de le faire. Et pourtant on voit bien que Carrénard cherche à faire passer un lien au milieu de tout ça – un cliché l’atteste, très pauvre, celui du métro / du RER -, on sent bien que le film est comme le brouillon d’un exposé. C’est donc quelque chose comme un tableau, un portrait très large, qui se dessine sur les rails. Mais de quoi ? De la France d’aujourd’hui- ou disons de celle, métissée, qu’ailleurs on ne représente pas ou trop peu ? Sûrement, mais le problème est qu’en faisant d’emblée le pari, attachant dans ses intentions, de l’utopie (classes et origines mélangées de façon totalement volontariste, parfois vraiment improbable), le film finit par neutraliser, de ce côté-ci, tous ses enjeux. Portrait de la jeunesse ? Sûrement aussi, mais là encore, le volontarisme est tel (tout le monde s’échine à parler jeune) que le film ne représente à peu près rien d’autre que ses intentions. Portrait de l’amour alors, amour et hasard, désir ? C’est la piste la plus favorable au film, qui, ici, réussit quelques scènes. Mais sans parvenir, là non plus, à glisser entre elles autre chose qu’un échantillonnage de névroses surjouées pour la caméra.

Et c’est bien le problème de ce film où rien, finalement, ne raccorde jamais. C’est qu’au fond tous les espaces qu’il traverse, toutes les situations qu’il empile, donnent l’impression de se livrer sur la scène unique d’un grand et souvent pénible atelier d’improvisation. Et s’il semble aussi flou dans ses intentions, c’est qu’il n’est assignable à rien sinon au geste même de sa réalisation, c’est qu’il ne représente aucune autre communauté que celle formée par sa troupe. Il est là, le principal raccord manquant : impossible de raccorder aux personnages la guirlande de ces acteurs qui, à quelques exceptions près (la photographe, le lycéen par moments) n’arrivent à exprimer rien d’autre que l’effort éreintant qu’il leur faut faire pour trouver quelque chose à dire. Ce n’est pas entièrement leur faute, puisque rien ne vient canaliser leurs efforts. Et surtout pas la forme, franchement pauvre, composée d’une imagerie essentiellement publicitaire (plans de coupe irisés façon pub Kenzo, travellings compulsifs) et qui, au plus fort de son inspiration, ressemble à du Iñárritu fait à la maison. Restent quelques scènes où, l’énergie se concentrant favorablement (les premiers mots de la photographe, une partie de la scène où, sur le chevet de son appartement, la prof cède au lycéen), quelque chose se passe, une certaine intensité se révèle. C’est peu, mais voyons ça comme une promesse : celle qu’un cinéaste ne demande qu’à éclore de cet énergique et ambitieux brouillon.