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sur 5

Avec Dirty pretty thing, Stephen Frears tente de donner un nouveau souffle à un genre en perpétuel épuisement -le réalisme social grand-breton-, mais ne parvient qu’à lui charger l’haleine. Ou comment, par le détour via quelques codes empruntés à un autre genre (le thriller, en l’occurrence), insistent les poncifs auxquels nous ont habitués certains cinéastes d’outre-Manche. Il ne convient certes pas de reconduire l’éternel ostracisme vis-à-vis du cinéma anglais, mais simplement de vérifier à travers la dernière livraison du réalisateur de My Beautiful Laundrette la présence d’une propension plus ou moins consciente à tourner en rond et persister dans la course à ras des pâquerettes.

A Londres, Frears tente de lever un coin du voile sur la vie souterraine de la métropole, parcourant ses nervures peuplées de clandestins se tuant à la tâche pour un salaire de misère, avec la trouille permanente d’être renvoyés au pays natal. Okwe, un Nigérian en situation illégale, est l’un de ses damnés du béton, conducteur de taxi le jour, réceptionniste dans un hôtel chic la nuit. La découverte d’un cœur humain dans les toilettes d’une chambre le fait basculer de l’autre côté du miroir, lorsqu’il découvre que l’hôtel sert de couverture à un trafic d’organes orchestré par le patron : les clandestins échangent un rein contre de faux papiers. Autour de l’impeccablement vertueux (aux trois-quarts du film, alors que la probité du héros a été montrée et démontrée jusqu’à plus soif, Frears prend le soin de nous préciser que dans son passé nigérian, Okwe a aussi été héroïque) gravite un petit univers de salauds opportunistes ou besogneux, tous croqués à traits pachydermiques dans leur crasse : les inspecteurs des services d’immigration, gras, sales et sadiques ; Sergi Lopez, ridicule méchant tout droit sorti d’un burlesque primitif, endossant sur ses épaules toutes les saloperies du monde ; un gros patron d’atelier clandestin indien qui, en exigeant d’Audrey Tautou (l’amie de Okwe, sans papiers elle aussi) une fellation quotidienne, rompt la solidarité interethnique qui prévaut par ailleurs, comme par magie. Alors, qu’est-ce qui ne tourne pas rond dans ce petit monde ? L’absence accablante d’un cinéaste capable de transcender les oppositions binaires (salauds / tiers-monde), capable de plonger dans le ventre de la ville, sans recourir à des archétypes, mais en faisant réellement confiance à ses personnages (Okwe, on l’apprend, est un brillant médecin ; qu’il fût analphabète et c’est la démonstration qui s’effondrait). Confiance que Frears, qui s’est convaincu trop vite de la clarté de son récit pour se laisser aller et se mettre en danger, est incapable de donner.