Dernier maquis, c’est avant tout un style narratif, une manière de raconter une histoire par les petits bouts de lorgnette et, par là, d’atteindre la grâce. Autant l’académisme multiplie les passage obligés de la dramaturgie et concocte des équilibres fades (par exemple Entre les murs de Laurent Cantet), autant la poésie s’empare subrepticement du détail qui tue, musarde dans l’anecdote, bouleverse les espacements de la règle graduée en accentuant tel ou tel segment, telle ou telle durée, et fait briller le rayon qui va tout brouiller, et tout irradier. Rabah Ameur-Zaïmeche raconte son histoire sous le coup de l’inspiration. Comment montrer un environnement social inédit au cinéma (une petite entreprise de palettes, quelque part en région parisienne, dont les salariés sont à 95% des immigrés musulmans, noirs et arabes) ? Comme une situation banale filmée sans tambour ni trompette. Comment introduire la décision de Mao, le patron, d’offrir une mosquée à ses employés ? Par la conversion, en marge, d’un ouvrier simplet qui se circoncit lui-même, puis s’étant blessé, demande au patron s’il peut bénéficier d’un accident du travail.

Cet art du récit par la bande ménage des creux (qui donnent au situations comiques, comme aux altercations, un air d’aléas) et des pleins : dans la scène de la prière, Ameur-Zaïmeche filme subitement un chanteur, et continue de filmer ce miracle du chant, sans l’emphase des miracles. Peu à voir avec ses deux premiers films (Wesh wesh, qu’est-ce qui se passe ? et Bled number one), où RAZ montrait une foi aveugle dans la beauté et le sens immédiats, une volonté de contenu et de lyrisme qui n’échappaient pas aux clichés. Cette fois, l’approximation est la règle accomplie : le cinéaste s’approche de ce qu’il raconte et de ce qu’il filme à pas feutrés. Résultat : presque chaque scène est une échappée belle. Celle du ragondin est un décrochage complet, décuplant la sensation de menace alors que c’est la vie qui s’offre. Dans une autre atmosphère champêtre, les primes se négocient d’homme à homme sur un registre badin et dans un charabia qui en font presque oublier l’enjeu. On rapproche beaucoup Dernier maquis des films de Renoir (La Nuit du carrefour, Toni, Partie de campagne) : l’air y circule et on y est pris au dépourvu par la poésie.

RAZ parvient à un équilibre parfaitement nonchalant entre ce qu’il montre et ce qu’il raconte, tramant en douce des rapports bien plus problématiques qu’il ne le laisse entendre, installant une menace sourde en faisant du flottement sa meilleure carte. Les sourires : celui, incrédule, de RAZ lui-même, dans le rôle de Mao, par exemple quand il écoute ses mécanos revendiquer le blocage de son usine ; ou celui de l’Imam, étrangement figé, et dont la durée est sans doute due au passage d’un avion. La couleur des palettes de la petite entreprise – rouge – est-elle réelle ou fictionnelle ? Le saurait-on (en l’occurrence, la couleur est réelle), elle reste incertaine. La trame des événements semble lointaine – la désignation de l’Imam, l’opposition à cette désignation, la mobilisation de ceux qui veulent leur propre mosquée, sont exempts de tensions ouvertement conflictuelles et restent en suspens – au point qu’il est difficile (c’est le comble pour un film social) de raconter l’histoire noir sur blanc, de tirer une leçon, alarmante, édifiante ou simplement factuelle, sur l’état et le degré de religiosité du prolétariat en France, d’engager la polémique sur le caractère militant ou propagandiste de Dernier maquis.

Le titre, comme le nom du patron, relèvent davantage de l’énigme que du symbole ou du signe historique (Mao ou Mahomet ? Et pourquoi pas Premier maquis ?). Le maquis est en somme accueillant, parce que s’y tempèrent au quotidien et mutuellement les rapports de camaraderie et d’intérêt, les raidissements auxquels on ne croit, en conséquence, pas vraiment, et les compromis auxquels on ne croit pas davantage. C’est avec douceur que le patron met ses ouvriers dans l’obligation de se convertir (« sinon je fais sauter les primes »), parce qu’il dit que c’est comme ça, et que ça sera mieux. Cette requête, discutable sur le papier, passe comme une lettre à la poste dans le film. On n’y réagit pas plus qu’à la question de l’obédience religieuse (ou pas) du personnage non-immigré, parce que le sens des faits est à peine perceptible, déporté du tenu au ténu – pêle-mêle documentaire et drame sous-jacent pour former un méandre, ou ouvrir une possibilité fictionnelle de plus.

Qu’advient-il, en définitive, des quatre pieds-nickelés du syndicalisme et de leur patron plus intransigeant qu’il n’y paraît ? Dommage qu’on ait seulement à disposition une barrière de palettes pour y répondre. Pourquoi faire abstrait et allégorique, et ne pas raconter jusqu’au bout l’histoire ? C’est d’autant plus ennuyeux que la photogénie de ces palettes rouges et les latences parfois insistantes versaient parfois déjà dans l’installation plastique – comme si le document était allé s’égarer dans l’esthétisme documentaire ou le symbole (un homme en haut d’une palette = un muezzin en haut d’un minaret). Avec son style narratif fragile, inspiré, plein d’échos, jamais réductible à un propos ou à un canon, Rabah Ameur-Zaïmeche aurait pu terminer son histoire sans crainte.

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