Hasard du calendrier, Delta, troisième long métrage du hongrois Mundruczó, découvert cette année dans la sélection cannoise, se voit distribué à quelques semaines du nouveau Grandrieux, sur lequel nous nous penchons comme il faut dans Chronic’art #53. Coïncidence notable puisque, de très loin, il existe entre les deux films une vague parenté. Delta, comme Un Lac, postule un décor-île, une contrée archaïque et liquide, abandonnée au rythme des éléments, comme lui il narre un amour pur et incestueux au sein d’un couple frère-sœur (sauf que Delta, lui, franchit clairement le pas de l’inceste, et ouvre à une sauvagerie qui précisément déserte, dans Un Lac, le cinéma de Grandrieux), et comme lui, sa forme en impose. La comparaison s’arrête là : à l’irréductible et sidérante singularité du geste de Grandrieux, le film de Mundruczó oppose un formalisme plus balisé, festivalier, et aussi hautain que Un Lac est humble, une formule qui généralement inspire une légitime méfiance.

De retour au pays (le Delta du titre) après avoir fait fortune dans le bois, le héros retrouve sa mère quittée des années plus tôt, et se découvre une sœur. Emportés par une irrésistible attirance, les deux choisissent de s’isoler en construisant, sur le Danube, une espèce de refuge utopique sur pilotis, avant que les villageois, qui ne tolèrent pas leur relation, ne mettent fin dans un déluge de barbarie à la promesse d’Eden. L’hyper-composition du moindre plan, le couplet rebattu de la sauvagerie originelle (les villageois dégénérés), tout cela crispe un peu, mais la force plastique du film est indéniable, et quelque chose, étrangement, accroche. Si ce type de cinéma, souvent, agace, c’est qu’il est fondé sur une espèce de chantage à la beauté picturale et à l’étirement de tout, un terrorisme de l’hypnose et de la contemplation doublé d’un pénible esprit de sérieux (Delta n’en manque pas, coulant ses plans dans des morceaux de Popol Vuh et Schubert) qui généralement se résout dans un glacis figeant toute énergie (dernier exemple en date, atroce : Les Trois singes). C’est là que Delta tire son épingle du jeu, en tenant le cap, sous ce vernis, d’une étrange et sourde vibration, une façon d’empoigner les matières assez saisissante et qui retient sa flamboyance formelle d’être tout à fait un repoussoir. Sous l’angle du pur exercice de paysagiste, et sous cet angle seul, Delta est une relativement bonne surprise.

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